L’immigration chinoise en Martinique, ou ceux qu’on appelle « Chin »

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Hersilie-Heloise-tous-creoles2Le Martiniquais est tout, sauf une race. Par contre, c’est le fruit d’un formidable brassage racial et culturel, dont l’un des composants est l’Asie. On pense tout de suite à l’Inde. Mais il y a aussi la Chine, dont l’immigration en Martinique, bien que peu nombreuse en regard des autres communautés, est tout de même fondamentale, pour la compréhension de l’histoire martiniquaise.

Par Eric HERSILIE-HELOISE

À la différence d’autres communautés de ce qu’il faut bien appeler le « melting pot martiniquais », les Sino-martiniquais sont assez discrets en ce qui concerne leur arrivée dans l’île. Pourtant, à croire les rares études qui ont été faites sur la question, leur immigration est directement liée à l’abolition de l’esclavage et au système d’engagement mis alors sur pied. Pour mémoire, ces engagés viendront d’Inde, de Chine, mais aussi d’Afrique, sous l’appellation locale de “nèg Guinée” ou “nèg Congo”. En Guadeloupe, on verra même un contingent d’engagés japonais, qui ne s’installera pas dans l’île, mais demeurera dans les mémoires comme l’organisateur de la première grève sur le port de Pointe à Pitre.

Ces engagés de la seconde moitié du XIXème siècle arrivent tous dans l’île avec un contrat de huit ans. C’est une différence d’avec les esclaves, bien sûr ; mais surtout d’avec leurs homologues engagés des premières heures de la colonisation, venus ici pour une durée de trois ans. En deux siècles, on avait dû réaliser que trente-six mois, c’était décidément trop court, pour amortir l’amortissement d’un investissement en main-d’œuvre ultramarine… Surtout que le transport de cette main-d’œuvre orientale s’avérait éminemment onéreux !

Alors que les composantes indienne et africaine de l’immigration post-1848 arrivent en une seule vague majeure dans l’île, pour la communauté d’origine chinoise on répertorie trois étapes, la principale se situant entre 1858 et 1860. Notons au passage qu’en 1858 M. O’Lanyer s’était engagé à importer six cents Chinois dans l’année, et que MM. Gastel, Malavoi et Assier garantissaient l’immigration de dix mille engagés en cinq ans. Nous serons loin du compte ! En effet, dix ans après l’abolition de l’esclavage, trois navires, le Fulton (septembre 1859), l’Amiral Baudin (septembre 1859) et le Gallilée (3 juillet 1860), transportent en tout neuf cent soixante dix-huit engagés chinois. Ils proviennent de Shanghai pour les deux premiers « convois » et Canton pour le dernier. Un seul de ces immigrants bénéficiera du rapatriement en fin de contrat. On note aussi que, lors du voyage du Gallilée, un médecin et maître d’école du nom de Yung-Ting, s’engage, « en retour des avantages qu’on a promis de lui faire obtenir à la Martinique », à traiter les émigrants malades pendant la traversée. C’est grâce à la personnalité de cet homme, que les nouveaux arrivants chinois seront dispensés de travailler dans les champs de canne, pour la plupart… Et se dirigeront naturellement vers les agglomérations et le commerce.

La seconde vague d’immigration chinoise est, elle, plus politique. Elle trouverait son origine dans la scission qui s’est produite au cours des années 30 entre Tchang Kaï Chek et Mao Tsé Toung. Là encore, peu de traces, sinon orales, et le souvenir que ces hommes et ces femmes fuyaient le communisme. Pourquoi ont-ils abouti ici, plutôt qu’ailleurs ?

Tout d’abord il faut préciser qu’à la différence de leurs prédécesseurs du XIXème siècle, ce ne sont pas des hommes qui « louent leur force de travail ». Plutôt des nantis, ou tout au moins des bourgeois. Une catégorie sociale supérieure. Pour eux, les Antilles c’est l’Amérique, ou plus précisément une zone limitrophe. D’ailleurs, on cite encore l’histoire du patriarche de cette famille aujourd’hui bien martiniquaise, qui au départ de Chine, voulait se rendre aux U.S.A. Comme à cette époque les lois sur l’immigration étaient très strictes, il décidera de s’établir en Martinique, le temps que “les choses se calment ». Aujourd’hui ses petits-enfants sont d’authentiques Martiniquais, et leur place dans la société permet d’influer sur l’avenir de l’île. Certains autres aboutiront ici après une période de transit en Guyane. Vraisemblablement, ils avaient là des parents, la communauté d’origine chinoise dans ce pays étant nettement plus nombreuse et peut-être conservatrice, qu’en Martinique.

Enfin et c’est la troisième vague, les membres de la communauté parlent d’une immigration chinoise venue de Guyane. Mais peut-on parler réellement d’immigration chinoise, sachant qu’il y a toujours eu un fort courant d’échanges entre la Guyane et la Martinique, dans cette population? Courant qui débute très tôt, puisque dès 1860 cent Chinois du convoi Gallilée, sont « placés » en Guyane, terre par laquelle transiteront de nombreux immigrés de la seconde vague.

Eric HERSILIE-HELOISE

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4 commentaires

  1. Christophe TAVERNIER (daifuxiang) le

    Bravo, très très bonne recherche. C’est dommage que ce travail de recherche sur l’immigration chinoise qui voulait être en transit pour aller aux Etats Unis. Ainsi que de l’imigration chinoise.
    En tous cas, c’est tout à fait agréable, le concept de "Sino-Martiniquais" et très porteur pour les relations internationales, les échanges culturels et l’apprentissage linguistique en local.

    J’ai testé cela, il y a qques années et j’ai bcp apprécié de passer : LE NOUVEL AN CHINOIS en même temps que le CARNAVAL 😉

    De ce point de vue, le Melt-in-Pot est bel et bien présent, même dans la tradition française, on en fait pas suffisamment la promotion.

  2. Je pense que j’ai trouvé une bonne réponse à ma question : Que représente cette Martinique ?
    C’est une somme de culture qui possède le même dénominateur commun : l’autre qui est en moi.

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