Conférence-débat de Maître Margaret TANGER

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« Le rôle de la Cour de Cassation dans l’émancipation des noirs des colonies françaises d’Amérique entre 1828 et 1848 » : tel était le thème de la conférence-débat organisée par notre association le jeudi 08 octobre dernier, dans la salle des délibérations de la mairie du Lamentin. Conférence très richement animée par Maître Margaret TANGER, avocate à Fort-de-France, docteure en droit et historienne du droit.

Vous pouvez télécharger ici le texte de la conférence de Maître Margaret TANGER (format PDF)

Maître Gérard DORWLING-CARTER, avocat et co-président de l’association « Tous Créoles !« , s’est tout d’abord attaché à remercier la mairie du Lamentin représentée par Me. Philippe EDMOND-MARIETTE, premier adjoint, en ces termes :

Monsieur le maire,

« Tous Créoles ! » doit vous remercier à plusieurs titres pour avoir accepté -depuis le début de l’existence de l’association- d’accueillir ses membres, pour l’organisation de ses cycles de conférences.

Partant du principe que l’abolition de l’esclavage et de la traite est une chose trop importante pour se suffire d’une seule commémoration, nous avons créé une commission histoire qui œuvre exclusivement en ce sens et étudie toutes les facettes de la question. C’est ainsi que nous avons pu approfondir le rôle des femmes dans le processus de l’abolition avec M. Gilbert PAGO, ou traiter l’an passé avec le père Gaston JEAN-MICHEL d’un abolitionniste de l’Église catholique, intervenant un siècle avant l’abbé Grégoire.

Notre propos est de comprendre les mécanismes de ce funeste mode de développement économique, fondé sur la déshumanisation d’une partie de la communauté humaine… Tout cela, vous l’avez compris, au-delà des analyses superficielles et perfides tendant à réduire le rôle de l’association…

Nous avions, à la médiathèque du Lamentin, inauguré notre cycle de conférences l’an passé, et établissant une tradition nous repartons bon pied, bon œil, ragaillardis par votre acceptation de nous recevoir cette année. Et pourtant il y a eu ce funeste mois de février… Seconde raison de vous remercier : pour votre courage d’affronter les idées toutes faites !

C’est notre coeur qui nous a fait choisir le Lamentin ce soir. Car à titre personnel j’ai pu, dans mon cheminement à vos côtés au sein de « Bâtir le Pays Martinique » à la naissance duquel j’ai pu participer, mesurer le haut niveau de tolérance des Lamentinois. Dernière et non pas ultime raison de vous remercier, puisque je sais que la route que nous suivons, votre édilité, et nous à « Tous Créoles ! », si elle est différente n’est pas divergente. C’est celle du cœur, d’une Martinique fondée sur l’amitié, l’acceptation de l’un par l’autre.

Je vous remercie, Monsieur le Maire, d’être venu parmi nous ce soir.


Dans sa réponse, Philippe EDMOND-MARIETTE a chaleureusement souhaité la bienvenue à la cinquantaine de participants, leur rappelant qu’ils étaient chez eux dans la maison commune du Lamentin. Il rajouta que, selon lui, l’association « Tous Créoles ! » constituait une vraie démarche de rassemblement et de rapprochement des différentes composantes de la population martiniquaise.


Margaret TANGER et Philippe EDMOND-MARIETTE (Photo L. LITAMPHA)

Ces échanges se sont symboliquement passés sous un immense tableau d’Hector CHARPENTIER représentant la signature par Victor SCHOELCHER et les membres de la commission gouvernementale, du décret d’abolition de l’esclavage.


Ensuite, Gérard DORWLING-CARTER a procédé à la présentation de la conférencière :

Margaret TANGER est docteur en droit, avocat à la Cour d’appel de Fort de France, diplômée de la Harvard University Law School aux Etats-Unis. Elle est présidente de l’Association de recherches comparées en droits internes et droits internationaux. Spécialiste du droit de la faillite, elle a écrit un ouvrage sur cette procédure telle que pratiquée aux États-Unis : « La faillite en droit fédéral des États-Unis », qui a fourni des pistes de référence au législateur français, pour réformer la loi française des procédures collectives, ce qui s’est traduit par la Loi dite « de Sauvegarde des entreprises. »

Ma consœur est aussi historienne du droit et a écrit un ouvrage dont le thème intéresse particulièrement les membres de notre association : « Les juridictions coloniales devant la Cour de Cassation (1828-1848) ».

Ce titre très « sérieux » est celui d’un ouvrage qui démontre avec un certain brio, une plume vive, comment la cour suprême de l’ordre judiciaire français a participé à l’action émancipatrice des Noirs des colonies françaises. Le non juriste sera tout aussi intéressé par cette conférence, où sera évoquée une époque de notre histoire durant laquelle un peuple, des femmes, des enfants ont été plongés dans des drames intenses, parce que victimes des préjugés, mais aussi d’enjeux financiers et de pouvoir.

Margaret TANGER nous fera découvrir comment des magistrats intègres et des avocats honnêtes ont, face à des actes ignominieux acceptés par l’autorité coloniale, réagi pour obtenir la justice pour ces damnés de la terre. Son parti, dit-elle, a été d’axer son étude non pas sur le terrain des droits politiques, mais sur celui des atteintes aux droits de la personne, à la famille, à la liberté domestique. Elle dit avoir voulu « explorer le champ des privations personnelles et des douleurs physiques résultant de l’exploitation servile et des mauvais traitements ».

Mais si elle est l’invitée de « Tous Créoles ! », c’est parce qu’elle avoue partager certains idéaux de cette association de bonne volonté. Ne dit-elle pas en effet en conclusion de l’avant-propos de son ouvrage : « Notre travail finalement vise à participer de cette mémoire partagée qui, dans la France d’aujourd’hui, fixe des lieux de réconciliation. » Margaret TANGER nous parle d’une époque où ne pas être blanc vous réduisait à la catégorie juridique de chose, où la justice se devait d’être au service de l’inhumanité.

Elle nous parle aussi du cheminement de la société coloniale vers la Lumière, en s’attachant à des situations juridiques pénibles, mais positivement résolues par des juges qui ont lavé le déshonneur de la France.

Ce faisant, a pu écrire M. Aimé Césaire, elle a aussi fait une place dans l’histoire à tous ces héros inconnus, esclaves et nègres affranchis qui se sont insurgés pour faire valoir les droits de la personne humaine. Le poète ajoutant : « Qu’elle en soit remerciée en mon nom et au nom du Peuple martiniquais dont elle confirme être la fierté… »

Ces droits on pu s’affirmer en surfant entre le Code noir, le code civil de 1804 et les lois spéciales maintenant un régime particulier pour l’espace colonial, bien spécial dans l’ensemble français. Margaret TANGER a le mérite incommensurable de nous expliquer que le combat pour l’émancipation des nègres s’est fait en ayant recours à l’appareil judiciaire d’un système qui les avait exclus dans son fonctionnement, mais dans lequel ils ont pu s’inscrire par leur persévérance et la bonne volonté d’humanistes compatissants.

Cette conférence va donc au-delà d’une analyse systémique, elle nous parle des hommes et des femmes faits de chair et de sang. En cela, elle nous intéresse particulièrement. À un moment où le peuple martiniquais a ajouté à la division en races et en classes la division numérologique, puissions-nous ce soir marquer une trêve et nous ressourcer à l’écoute de cette tranche de notre passé commun.


Vous pouvez télécharger ici le texte de la conférence de Maître Margaret TANGER (format PDF)

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5 commentaires

  1. Félicitations à la conférencière ainsi qu’aux organisateurs.
    L’exposé était captivant et l’ambiance, tout à fait créole.

    Créolement votre.

    Michel Porry.

  2. N’ayant pas pu être présent à la conférence, j’ai pu télécharger le texte, ce qui m’a donné envie de faire l’acquisition du livre. Je suis entrain de lire un livre de Marc MICHEL sur la colonisation. Il montre que tout le monde a baigné dedans, rois nêgres comme occidentaux. Il y a mêlme de nombreux occidentaux qui ont lutté contre la traite avant l’abolition de l’escavage. L’Angleterre envoyait même des bateaux pour intercepter ceux des négriers

  3. Je conserve un excellent souvenir de votre intervention et trouve fort agréable la lecture de votre ouvrage sur ce sujet. Passionnée par l’histoire des familles et de leurs filiations, je me ferais un plaisir de tenter de tisser les liens avec une branche subsistante de l’un de vos nombreux personnages. Je vous renouvelle toutes mes félicitations.

  4. Merci beaucoup . Bon travail .

    Comité international pour la promotion du créole et l’alphabétisation
    Komite intènasyonal pou pwomosyon kreyòl ak alfabetizasyon (KEPKAA)
    2000, boul. Saint-Joseph-E, porte B, Montréal, Qc, H2H 1E4
    Tél. 514 802-0546, 514 907-8554, 514 750 8800 /

  5. Très intéressant de faire le parallèle au code noir, et de montrer les difficultés à rejeter ce code par une petite partie de la communauté judiciaire !

    Cependant il aurait été aussi intéressant de montrer, qu’elles ont été les interventions de cette communauté ici à la Martinique lors du procès des 16 de Basse-Pointe ! Où d’analyser, en qualité d’historienne, le procès de la février 74, ou plus récemment les assassinats successifs de békés à l’égard des nègs….

    Mais bon c’est un gentil petit livre, comme on sait les faire

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