Le préjugé de race en débat à « Tous Créoles ! »

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L'appareil à distiller de l'Habitation Clément (Photo Léandre LITAMPHA)

C’est dans le cadre exceptionnel de l’ancienne distillerie de l’Habitation Clément au François, que notre association a reçu le jeudi 5 novembre dernier Louis BOUTRIN, militant écologiste et homme politique martiniquais, qui a récemment publié un ouvrage, « La coulée de la rivière blanche », son cinquième livre et premier roman, véritable ode à la Montagne Pelée, qui aborde de façon sous-jacente, quoique romancée, la question du préjugé de race aux Antilles sous l’angle du rapport d’une femme békée et d’un Noir. Notoriété de l’auteur, importance du thème, attrait du site, tous ces éléments se sont combinés pour faire de cette soirée une réussite, puisque plus de 100 personnes ont répondu présentes à notre invitation, et ont participé à un débat riche et prometteur.

Le coprésident de « Tous Créoles ! » Gérard DORWLING-CARTER, a présenté Louis BOUTRIN, un passionné de la montagne Pelée qui, à l’occasion de l’expression littéraire de la fascination qu’il a pour cette montagne de feu, pour le mal qu’elle a pu faire en rayant de la carte de la planète ce jour funeste de mai 1902, les 30.000 habitants de la ville de Saint-Pierre en quelques secondes, qu’il aborde la question de race aux Antilles.

Louis BOUTRIN (Photo Léandre LITAMPHA)

On connaît les raisons qui ont fait demeurer la population sur place, en dépit des signes avant-coureurs de l’éruption (des élections proches, la communion solennelle des enfants…) La coulée de boue et de lave qui a déboulé par la Rivière-Blanche (qui a été remplacée dans le roman par la Rivière-Claire sur à peu près le même lit) et qui est venue tout dévaster sur son passage. Notamment l’usine qui se trouvait à son embouchure.

C’est Saint-Pierre qui a souffert de cette tourmente de la nature, ville où vingt ans auparavant, dans les colonnes de « La Défense », journal des usiniers békés conservateurs, on pouvait lire à l’adresse de la population de couleur : « Vous êtes nés pour être esclaves ! ». Et il est paradoxal, a pu dire Louis BOUTRIN, que des propos d’une inanité identique ont pu être prononcés un siècle après, quoique dénoncés par les Békés eux-mêmes, dont Bernard HAYOT parmi les premiers. (Ndlr : il s’agit d’une allusion aux propos tenus dans le cadre du magazine télévisé « Les derniers maîtres de la Martinique. »)

Et sans fustiger une communauté pour les propos tenus par l’un d’entre eux, Louis BOUTRIN de se poser la question de la possibilité d’entendre encore de telles paroles. Ce qui pousse le conférencier à rechercher « l’origine du mal. »

Le préjugé existait-il au commencement de la colonisation ? La théorie de Louis BOUTRIN est que c’est avec le Code noir, en 1685, qu’est apparu le préjugé de race aux Antilles, théorisant des critères ethniques de distinction de la population qui ont précédé les critères de classe. La race étant une présomption de la hiérarchie sociale, basée sur la couleur de la peau. La race renvoyant à une condition de laquelle on veut échapper : la négrophobie entraînant la généralisation d’un préjugé de race.

Dans ce contexte, le Béké dénie aux mulâtres et aux nègres jusqu’à la nationalité française. Et dans cette spirale de la couleur, mulâtres et nègres se méprisaient mutuellement d’où la création de ces variantes incompréhensibles, sans une hiérarchisation, non écrite celle-là : nèg-kongos, bossals, nèg-Guinée, etc.

Et quelle que soit la cause première, on est contraint de prendre en compte -si on veut apprécier le préjugé de race dans sa globalité- ce phénomène dans toutes ses manifestations négatives et rétrogrades.

Saint Pierre, laboratoire d’idées. On a beaucoup évoqué la perte que la catastrophe de Saint-Pierre a été en 1902 pour la Martinique. En vies humaines, en intelligentsia, sur les plans littéraire, économique et social. On voit encore les vestiges du théâtre où des représentations étaient données de pièces parisiennes pour l’enchantement d’une population lettrée et cultivée.

C’est aussi, sur le plan politique, le lieu où apparaissaient les idées modernes, là où HURARD avait créé son « Parti Progressiste Républicain »… Mais aussi une ville où tout mariage d’un Béké avec une femme de couleur, mulâtresse ou négresse, entraînait son exclusion de son groupe d’appartenance, parce que relevant d’une « promiscuité dégradante. » C’est l’époque du Club de l’Hermine : tout un programme !

Le préjugé de race, dit Louis BOUTRIN, citant R. BASTIDE, est « Un ensemble de sentiments, jugements et attitudes individuelles, qui favorisent, provoquent ou justifient des mesures discriminatoires… » Un processus de racialisation des rapports sociaux où l’ordre ethnique a fixé l’ordre social.

Le fait est que, jusqu’à nos jours, la société antillaise reproduit ces rapports de classes bien particuliers. Le terme de race étant pris dan son acception sociale et non seulement biologique. C’est dans ce contexte de prééminence de la race que l’on a eu à s’interroger sur la question békée.

Le poids des Békés dans l’économie. Louis BOUTRIN d’expliquer que, quelle que soit la part réelle prise par les Békés dans l’économie martiniquaise et guadeloupéenne, qu’il veut bien admettre moindre que ce que l’on en dit, qu’il faut tenir compte de la représentation que se fait l’inconscient collectif de leur pouvoir. Il coexisterait une économie imaginaire aux côtés d’une économie réelle, où les Békés seraient bien moins prédominants qu’on le dit.

En l’état des choses, seuls les services de l’État pourraient donner une estimation exacte des flux économiques que leurs entreprises représentent sur le marché, démarche qui d’ailleurs ne serait pas légale dans le cadre républicain auquel nous appartenons, qui refuse toute caractérisation statistique sur la race, l’ethnie, etc. Mais il demeure une réalité incontournable, les Békés, qui ne représentent que 1 à 2% de la population martiniquaise, détiendraient 52% des terres agricoles et seraient majoritaires dans les secteurs de l’agroalimentaire et du commerce alimentaire…

Février 2009 dans tout cela ? La « profitassion » dont on nous a tant parlé en 2009 est-elle à l’origine de la crise sociale qui a secoué et paralysé les deux îles antillaises pendant plus d’un mois ? La focalisation des dénonciations, prises de positions des syndicats, groupes de pression, dans un premier temps sur la catégorie des Békés, même s’il y a eu un élargissement des stigmatisations au négoce et à la distribution en général, pourrait faire croire que les Békés sont à l’origine du mal-être antillais. Louis BOUTRIN signale cependant que les prémices de février doivent être trouvées dans la crise mondiale, dont les effets ont commencé à se faire sentir dans nos régions auparavant. Il fait remarquer que depuis 2006, le taux de chômage a été multiplié par deux, le nombre de Rmistes multiplié par quatre, la pauvreté deux fois et demi plus intense. Le mal-être de la grève endurée par nos pays relèverait plus du contexte de crise économique, le conflit étant plus social que racial. Toutefois exacerbé par le poids de notre passé colonial.

Les choses sont simplifiées volontairement pour rendre les luttes plus percutantes et efficaces : les Békés étant détenteurs de plusieurs secteurs de l’économie, la lutte contre les capitalistes passe forcément par la lutte contre les Békés.

Nous sommes le fruit de la Créolisation. Si nous sommes le fruit de la créolisation, Louis BOUTRIN d’expliquer que ce constat ne doit pas passer par la négation de notre négritude. Le Brésil qui, dans les années 50, avec des théoriciens comme Gilberto FREYRE a décrété la démocratie raciale, a entraîné la négation des nègres, de leur existence au sein de la société. Il existe bien une négrophobie si la désignation de Gilberto GIL est un événement parce qu’il est ministre nègre. Ce qui pousse le conférencier à plaider pour une identité raciale, certes, mais aussi pour une certaine identité nationale. Pour Louis BOUTRIN le temps est venu pour toutes les composantes de la société martiniquaise de « faire pays », même si, pour parvenir à ce stade idéal, il y aurait des préalables à régler.

La question de la réparation. Louis BOUTRIN nous dit qu’à l’instar d’un humaniste comme Édouard GLISSANT, il est –au-delà de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’Humanité- contre toute réparation pécuniaire. Il pense à des réparations symboliques pouvant avoir des conséquences très concrètes, telles que la discrimination positive, qui pour un certain temps a été adoptée aux États-Unis. Qui a eu pour dernière conséquence favorable l’ère OBAMA. Ce qui n’est pas négligeable, on l’admettra, quelle que soit la position que l’on puisse avoir pour le choix d’une telle solution dans le système égalitariste républicain.

"De la réconciliation" (Photo Léandre LITAMPHA)

 

« Béké vous êtes, nègre je suis. Et alors ? Donnons-nous la main, et puis allons-y ! » C’est cette phrase de notre Aimé CESAIRE national, reprise par Antilla, que Louis BOUTRIN a retenue, comme devant symboliser la démarche actuelle qui doit être adoptée par les Antilles, une fois le préalable de la réconciliation réglé.

Le processus de la réconciliation, nous dit Louis BOUTRIN, doit être une démarche politique : ce peut être une commission de personnalités aptes à faire un point historique sur la question. Pour repartir d’un bon pied et créer cette communauté nationale qu’il appelle de tous ses vœux. Un panel d’élus, de psychologues, d’anthropologues, d’historiens, de psychanalystes qui, procédant à l’inventaire de la question auprès des populations, expurgeraient les sociétés antillaises des miasmes de ce passé douloureux. Le pardon qui en découlera – qui n’est pas le pardon religieux, mais politique- devrait assainir l’atmosphère sociale. Nous avons des pistes : des commissions Justice et Vérité qui ont été crées en plusieurs endroits de notre région, en Uruguay, en Argentine pour les crimes du totalitarisme, à portée libératrice, catharsis positive pour retrouver la paix sociale.

Des commémorations nécessaires, mais…Il faut, avant de commémorer, que la vérité soit dite, enseignée, que les manuels et les programmes enseignent sur tous les aspects de la colonisation pour que ces commémorations s’inscrivent dans leur contexte réel, bien compris par tous.

Il faut aussi que les réalités actuelles de la société antillaise ne soient pas occultées par on ne sait quelles réticences ou autocensure des Martiniquais dans la dénonciation de ce qui ne va pas. Et Louis BOUTRIN de rappeler la mémoire de Marie-Alice ANDRE-JACCOULET, qui avait dénoncé avec courage, auprès de Jacques CHIRAC lors de l’un de ses passages en Martinique, l’omniprésence blanche au sein de toutes les administrations et de l’encadrement de ces administrations. Les choses n’ont pas changé, fait remarquer Louis BOUTRIN, et cette situation, fort étrange, ne favorise pas la résolution des problèmes découlant du préjugé de couleur qui perdure au sein de cette société.

C’est Victor SCHOELCHER qui disait que « c’est avec le temps et le métissage que se perdront les derniers vestiges du problème de race. » Mais, constate Louis BOUTRIN, le temps ne lui a pas donné raison.

Édouard GLISSANT pense que c’est par l’éducation et la recherche, qu’en remontant à l’origine du mal, que l’on pourra régler la question du préjugé de race. Et on ne peut pas le faire sans remonter au drame originel de la société martiniquaise, pour ne plus être prisonniers du passé. Et cela, pense Louis BOUTRIN, est d’autant plus nécessaire, pour affronter les difficultés de la mondialisation, tous sur un même pied d’égalité, dans un contexte de nouvelles fraternités.

Le débat qui a suivi a été d’une rare qualité. Des propos de franchise et de vérité, l’intervention de femmes békées, venant répondre aux remarques faites sur le mode de vie de la communauté à laquelle elles appartiennent et allant jusqu’à citer des membres de leurs familles qui ont bravé les interdits du préjugé de race en vivant avec des gens de couleur, en créant des familles… Mais, dira l’une d’entre elles : « Ce sont des choses que l’on ne publie pas, sur lesquelles on ne braque pas les projecteurs, parce qu’il s’agit de la vie privée de personnes, de choix faits dans le cadre de leur amour réciproque. »

Une excellente réunion, où personne n’a fait de concessions à la vérité et où la parole a circulé sans entraves, ni limites. Était-ce dû à la magie des lieux ? L’expérience en cet endroit est à recommencer.

Gérard DORWLING-CARTER

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6 commentaires

  1. Ici, le linge sale se lave en famille.
    Quand on sollicite qu’il y ait réconciliation. Le fait (toutes les composantes du peuple martiniquais) de nous rencontrer et d’échanger fructueusemnt dans ce monument historique, ce musée, de la distillerie de l’Habitaion CLEMENT au François est déjà la démarche à la réconciliation. "Tous Créloes", dites-vous et Louis BOUTRIN d’ajouter pour qu’on se retrouve dans notre contexte géographique et historique, parmi les autres et pour notre vraie identité :" Tous Martiniquais".
    Ce fut une joie de nous trouver tous ici ensemble.

  2. L’abcès faisait mal à la Martinique entière, il a été crevé en février-mars. il ne reste plus qu’à nettoyer la plaie et la soigner. Le linge sale se lave en famille. Cest ce que nous sommes en train ensemble de faire en ce moment… Et après, plus rien ne sera comme avant ; mais mieux.

  3. La theorie de Louis Boutrin est que c’est avec le Code Noir en 1685, qu’est apparu le préjugé de race aux Antilles…
    En 1685, le Code Noir a été écrit..pour proteger les esclaves de "proprietaires", quel horrible mot,peu scrupuleux C’etait un acte positif.
    Un historien (Leo Elizabeth?)pourrait-il m’eclairer?

    Comment l’ecriture de ce Code il y a trois siecles, Code destiné à aider autant que faire se peut,les esclaves, devient à notre epoque quelque chose d’abject, et de honni.

    Peut-on remettre les choses dans leur contexte?

    Est-ce simplement que "les ecrits restent", et que sortis de leur contexte, un texte peut avoir un sens qu’il n’avait pas à son époque, bien au contraire.

  4. D’après le commentaire de Krapulatte, on peut s’apercevoir que celui-ci n’a jamais lu le "code noir" et ne l’a peut-être jamais eu entre les mains.

  5. A la lecture des commentaires de Krapulatte, il est facile de s’apercevoir qu’il n’a jamais lu le Code Noir et peut-être même qu’il n’a jamais eu ce livre entre les mains.

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