Le premier tour de la Martinique en yoles rondes

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"Boeing 707" en 1966 dans la baie de Fort-de-France

Bien connu pour sa passion des oiseaux et de la nature martiniquaise, Marcel BON SAINT-CÔME a également été l’un des pionniers de la yole ronde. Aujourd’hui disparu, dans ses mémoires destinés à sa famille et à ses amis, il raconte le premier tour des yoles jamais organisé à la Martinique.

En 1966, le 17 mai, nous sommes les premiers, mon beau-frère Jean DORMOY, mon ami Guy de LUCY et moi-même, à organiser, en tant que non-marins, le tour de la Martinique en yoles rondes. Il y a alors quatre bateaux : « Mouette », qui appartient à mon beau-frère, « Etoile », avec Jacques VIVIES comme patron et Michel ASSELIN, « Frisson » avec Colo BAUCHAREL, Henri HAYOT et Henri URSULET, et « Odyssée » avec Marcel EXILIE, Édouard EXILIE et Georges FAULA.

Nous avons recommencé en 1967 et en 1968, et cela reste pour moi de grands moments.

La première année, nous n’étions que trois co-équipiers, et ce fut très difficile. Je me rappelle qu’au terme de la troisième étape, lorsque nous avons débarqué à 17h00 à Sainte-Anne, nous étions incapables de marcher tant nous étions fatigués, car nous avions rencontré des courants contraires au Rocher du Diamant. Alors nous avons décidé d’agrandir l’équipe.

En 1967, nous ajoutons donc un quatrième participant qui est Alain de WOUVES, et nous changeons « Mouette » pour « Boeing 707 », un bateau remarquable de sept mètres cinquante, très rapide mais pas bien défendu à la mer : quand il entrait dans la vague, il plongeait, et nous embarquions des centaines de litres d’eau. Nous avons tout essayé, même la pompe électrique.

Mais la meilleure méthode restait le bon vieux « coui ». Alors, je me mettais au fond de la coque et je pompais, faisant un travail de Romain. « Imitez César et pompez ! ». Une fois, au Cap-Ferré, au lieu de passer au large nous avons voulu prendre la passe. J’avais enlevé toute l’eau qui se trouvait dans le bateau. Alain de WOUVES était à la barre et Jean, mon beau-frère, décide d’aller à l’avant arranger la voile car le mât avait un peu tourné. Moi, j’étais préposé à la voile et j’avais l’écoute en main. Lorsque nous entrons dans la passe de la Baie des Anglais, je ne sais pas comment Alain fait son compte, mais nous enfournons. Et je vois Jean avec de l’eau jusqu’à mi-poitrine. Heureusement, j’ai lâché la voile, mais en quelques secondes, toute l’eau que j’avais écopée était revenue !

Cela dit, nous n’avons jamais coulé ! Jacques VIVIES, oui, quatre fois, son frère, deux fois, Marcel EXILIE, aussi, une fois, mais nous, jamais. Nous avons eu de l’eau au ras du bord, nous baignions jusqu’au ventre, et nous pompions !

Nous avions deux voiles, une grande de vingt-cinq mètres carrés que nous utilisions habituellement et une plus petite de dix-sept mètres carrés pour le mauvais temps. Un pêcheur, Félix LAGIER, nous suivant en canot à moteur avec la deuxième voile, et cela nous est arrivé trois fois de changer de voile en course. Ce n’est pas marrant de changer une voile en pleine mer ! Nous jetions la grande voile dans l’eau, le pêcheur la récupérait, nous passait l’autre et nous faisions l’échange. Ce sont des souvenirs très pénibles !

La deuxième année, le vent est très fort et nous n’arrivons pas à passer le Rocher du Diamant. Nous essayons depuis neuf heures du matin, à midi nous y sommes toujours… Nous n’avons plus d’eau à boire. Nous voyons alors arriver André ASSELIN avec son bateau, qui nous tend une bouteille. Étant le premier bois-dressé, c’est moi qui me trouve le plus près de lui. J’attrape la bouteille et bois goulûment, puis je la passe aux autres qui font de même. André, alors, s’écrie : « Ce n’est pas de l’eau, c’est du rhum ! » Je lui réponds : « On sait ! » Mais nous avions tellement soif que la bouteille était vide ! Ca nous a complètement requinqués.

Une autre année, nous allons de Sainte-Anne au François (l’arrivée), et nous partons en même temps qu’Albert DORMOY qui, lui, a un petit yacht. Il y a du vent ce jour-là, à tel point que non seulement nous arrivons avant Albert, mais nous arrivons à l’aise ! Et quand nous le retrouvons, il s’exclame : « Mais comment avez-vous pu tenir avec ce vent ? Moi-même j’avais du mal ! » C’est là que j’ai compris à quel point la yole était un bateau extraordinaire.

Une fois, nous avons organisé une rencontre avec un équipage de femmes, avec deux gommiers. Le départ était à l’îlet Simonnet. Quand le gommier des femmes est arrivé en face, à la Monnerot, il n’a pas pu tourner. Je l’ai retrouvé planté dans les mangles… !

Un soir que nous étions partis, Jean et moi, nous entraîner avec « Boeing 707 » après le travail, nous coulons dans la baie du François. Il est huit heures du soir. Alors nous enlevons le mât que nous attachons au bateau, et nous attendons en nous racontant des histoires, chacun dans notre baignoire, Jean dans la coque et moi dans la voile, que l’on vienne nous chercher.

Tout cela a été pour moi une aventure admirable. Admirable. C’est une période de ma vie que j’ai beaucoup appréciée.

Dernièrement, j’ai été invité avec Guy de LUCY et Alain de WOUVES, en tant que pionniers, par la Société des Yoles rondes qui a fait une réception en notre honneur !

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13 commentaires

  1. Quand la vie bat fort, les hommes se retrouvent sur les même moteurs.

    Finalement se ne sont pas nos différences qui nous choquent,
    Mais nos ressemblances qui nous projettent trop fort sur les même front jusqu’au choc.

    Alors choquer, van lévé, i lè pou nou alé

    La mer racontera demain nos exploits,
    Les héritiers des frisson, vini ouè sa, good year
    Surtout ceux, pardonner moi, du coeur du François
    Seront encore vainqueurs

    Que le meilleur gagne, vu que c’est nous ça tombe bien (sic)

    An manmaille au françois

  2. Le club des retraites revient en force dans la course. C’est bien de garder la forme… Mais la Martinique a changé. Elle s’émanciper de jour en jour et le tour ne vous appartient plus.

  3. Merci pour ce témoignage que j’ignorais et qui est tout à fait intéressant pour l’histoire des pratiques sportives «patrimoniales ».

    Petite curiosité, ces mémoires de Marcel Bon St Côme sont encore inédits ?

    J’ai cru comprendre que ses enfants ont remis beaucoup de documents au Musée régional, mais ceux-là ne sont sans doute pas concernés.

    Dominique

  4. – Très belle histoire mais dommage vous ne précisez pas
    le point de départ ! puisque l’arrivée est le François faut-il
    supposer que le départ est également le François ?
    – Il serait bon également de publier ce récit (dans la
    mesure du possible )sur France Antilles afin que toute la
    population sache comment a commencé le Tour de Yoles
    qui aujourd’hui fait  »la Fierté  » de la Martinique.

  5. Après mille « belles »
    Le tour fut officiel
    Quand grande voile ou misaine telles
    Les plus belles des ailes
    Habiles à jouer les frèles
    D’une joute ne manquant pas de sel.

    Alors aux Yoles et à notre iles
    Van dan vwel

    L’île aux Yoles

    J’habite une île dont le souffle constant
    Distille la douceur des caresses d’une maman
    Elle a choisi coquine le soleil comme amant
    Son regard attentif la réchauffe tendrement

    J’habite un lieu aux contrastes flamboyants
    Courtisé jalousement par deux vifs océans
    Et quand vient le soir arrivent sur le céans
    Des perles étoilées sur tout le firmament

    Vous la conter vaudrait bien plus que mon talent
    Mais je veux bien le faire comme parle un enfant
    Vous décrire son emblème que des Yoleurs vaillant
    Animent domptant le vent en ballets palpitant

    Vous enflammer des rires qu’on vit chez l’habitant
    Ou tenter de peindre en mots ses sentiers verdoyant
    Qui s’opposent espiègles aux sables noir ou blanc
    Mais je n’en ferais rien car là je vous attends

  6. Quel bonheur d’être là-bas…..tu l’écris si bien…

    « J’habite une île dont le souffle constant
    Distille la douceur des caresses d’une maman »

    YomemoY ..

    Quelle belle description…et vive les Yoleurs de Martinique !
    Belle île où tous sont si accueillants, île pleine de bons souvenirs et si vivante, les zouks du samedi soir, les rires,
    la douceur de vivre….

  7. Comme quoi! la martinique est le fruit d’apports culturels, intellectuels, multi ethniquesl, et que tous les martiniquais quelques soit leurs origines ont contribués a en faire une île particulière avec un patrimoine riche et varié. Il faut que les racistes sectaires comprennent que c’est nous tous ensembles qui la faisons.

  8. L’idée de construire des yoles rondes est apparue dans les années 40, par un charpentier du François.

    Mais qui était ce géni, qui était ce Martiniquais et qui était ce charpentier du François.

    Amateur de yole ronde, je me suis intéressé à l’histoire de la yole ronde, j’ai été très très surpris d’être incapable de trouver le nom, ni l’histoire du premier charpentier a avoir crée la yole ronde de la Martinique.

    Jusqu’à présent cette question est restée sans réponse de la part de la société des yoles ronde et de la ville du François.

    Je me tourne vers vous chers amis, amateur ou professionnel de la yole ronde, aux Martiniquais à tous et trouver le nom de ce charpentier pour réparer cette oubli historique.

    Le Noir n’a pas la réputation de sauvegarder son histoire et cela le trouve encore.

    Il vaut réparer cette erreur et donner ces lettres de noblesse au créateur de la yole ronde de la Martinique.

    Pour la culture Martiniquaise, pour le patrimoine Martiniquais, pour l’histoire de la tradition, pour le passé, le présent, l’avenir et surtout notre histoire.

    Nous avons un devoir de retrouver le nom de cet homme.

    Je reste à votre entière disposition pour tout renseignement, information et élément sur le sujet.

    Cordialement votre serviteur et garant de la promotion de l’outre-mer.

    TINAUGUD Edouard

    edour972@gmail.com

    • Bjr, en effet pas évident d’avoir de l’iconographie sur le commencement. Une chose est certaine avant la yole ronde que nous connaissons, des charpentiers de marine construisaient déjà des bateaux en Mque. Nos gommiers, ainsi que des goélettes et des saintoises locales, naviguaient et régataient qu’on se le dise. Mais on n’en parle hélas jamais… Cela dit, nos yoles qui frôlent la dizaine de noeuds aujourd’hui au portant avec des voiles composites, atteindront-elles un jour la vitesse au planning des skiffs historiques australiens surtoilés de coton qui filaient 26nds fin 19e début 20e !…

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