Jean BERNABÉ analyse « Tous Créoles ! »

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Jean BERNABE (Photo potomitan)

Dans le cadre de sa grande tribune intitulée « La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux » qu’il tient depuis plusieurs mois dans l’hebdomadaire « Antilla », le professeur Jean BERNABÉ vient de publier sa chronique N°36, consacrée à notre association. Au-delà de l’honneur qu’il nous fait de se pencher sur notre modeste existence, Jean BERNABÉ produit ici un texte lucide et exigeant, qui consacre la créolité comme étant un mouvement à construire, et non pas une identité figée.

Le contenu intellectuel et idéologique des manifestations du cent-cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage (en 1998) ne pouvait être que fort différent de celles du centenaire. À l’exaltation quasi exclusive du libérateur, Victor Schoelcher, devait succéder une prise en compte de l’action des esclaves en vue de leur propre émancipation. Par ailleurs, le contexte mondial avait changé suite à la chute du mur de Berlin, l’effondrement subséquent de l’empire soviétique et la mise à mort de l’apartheid sous l’action charismatique de Mandela.

L’esclavage qualifié de crime contre l’humanité comporte divers prolongements : racisme, aliénation, ségrégation ethno-sociale, etc. La ségrégation a été éliminée aux USA, puis, quelques décennies plus tard, en Afrique du Sud, mais elle sévit aujourd’hui encore à la Martinique.

« La Négritude, réaction violente à la mesure de l’oppression subie »

Lors de la première abolition de l’esclavage (par la Révolution Française) la Martinique est passée tactiquement aux Anglais. Restée dans le giron français, la Guadeloupe a vu ses colons en grande partie décapités par Victor Hughes, arrivé sur place avec la guillotine. La pression coloniale exercée sur les gens dits de couleur s’en est trouvée amoindrie en Guadeloupe. D’où l’ascension sociale de personnalités noires, phénomène pratiquement inimaginable pendant longtemps à la Martinique, où le pouvoir béké a toujours été trop fort pour rendre la chose possible. À preuve, le haut grade du Guadeloupéen Mortenol (un «Gran Neg», selon l’expression consacrée), commandant de la place de Paris en 1870.

Pour les raisons historiques indiquées précédemment, l’aliénation s’est faite moins intense en Guadeloupe. En conséquence, l’enracinement dans le créole, aujourd’hui encore, y demeure plus profond que dans le nôtre. La pression affectant la «cocotte-minute martiniquaise» explique pourquoi l’initiateur antillais de la Négritude est martiniquais. Inévitable, l’explosion du couvercle de ladite marmite s’est produite avec la violence magmatique de Césaire, dont la poésie ne pouvait qu’être volcanique, péléenne.

« De la stratégie de sauvegarde au piège refermé »
L’enfermement des descendants de colons dans la ségrégation est tributaire de la logique des mariages. Leur culture matrimoniale est le résultat de plusieurs siècles où, pour maintenir son pouvoir économique fondé sur l’esclavage, le colon devait sauvegarder son patrimoine matériel en préservant son patrimoine génétique de tout mélange avec celui du groupe asservi. Aussi est-il absurde de reprocher aujourd’hui aux Békés de se marier entre eux. Pour sortir de cette auto-ségrégation, ces derniers devraient-ils alors épouser des gens dits de couleur, bref, faire des mariages de raison, histoire de prouver qu’ils ne sont pas racistes? N’importe quoi! La quasi-absence des alliances interraciales est due aux réflexes de classe ainsi qu’aux valeurs émotionnelles et esthétiques générées de façon multiséculaire dans ce groupe, devenu prisonnier, voire esclave, de sa propre histoire.
Si le verrou de cet enfermement doit sauter, cela résultera non pas d’une décision individuelle de type volontariste, mais d’une modification du rapport humain entre Békés et gens dits de couleur au sein du pays Martinique. D’ailleurs, lorsqu’entre deux êtres s’est produit le miracle d’une vraie rencontre (l’amour), les unions matrimoniales ont pu se réaliser. Mais ce sont là des exceptions, même si toute exception est une anticipation encore confuse du futur.

« Pour changer l’histoire, pas de baguette magique ! »
On l’aura compris, ce qui doit changer c’est l’archaïsme tribal de notre société. Cela suppose une remise en cause prioritaire mais pas exclusive du monde béké, opération qui dépend de la bonne volonté autant des uns que des autres. Les Békés sont-ils prêts à revisiter lucidement leur histoire? Peuvent-ils le faire collectivement? Y a-t-il chez eux des initiatives, fussent-elles individuelles, qui puissent à terme s’avérer fécondes? La Négritude résulte, rappelons-le, de l’accumulation d’une énergie émotionnelle en réaction à une extraordinaire oppression. Mais qu’est-ce qui peut bien conduire le monde béké à une réaction salvatrice, si ce n’est l’instinct de conservation? Une conservation de préférence exempte de conservatisme et relevant d’une métamorphose, ce phénomène, qui, comme le rappelle le socio-anthropologue Edgar Morin, préserve la chenille dans le papillon. L’association Tous Créoles me semble présenter des signes correspondant au souhait d’une métamorphose: non pas mutation brusque, mais inscription dans un autre cycle de la vie. Mais soyons clair: la métamorphose békée ne sera parlante pour le pays-Martinique que si elle s’inscrit dans un projet global, où la cacophonie installée par de multiples chefs d’orchestre puisse faire place à une musique où les différents protagonistes essaient de mettre en cohérence des partitions forcément diverses.

« Encore une initiative békée ! »
Quiconque reproche à l’association Tous Créoles de résulter d’une initiative békée révèle un manque crucial de sens historique. Ce sont, en effet, les colons qui, dès le départ, avaient restreint l’acception de ce terme, le réservant aux seuls Blancs nés dans la colonie. Il était donc normal que ce soit l’un d’entre eux qui, assumant l’extension du sens de ce mot, reconnaisse la nécessité d’admettre dans une communauté martiniquaise à refonder de neuf ceux qui, dans un premier temps, avaient été maintenus à l’écart de cette identification. Je dis bien «identification», qui est une manière de situer les groupes et non pas «identité», qui est un renfermement de ces derniers sur une fiction de type essentialiste. À cet égard, si l’association Tous Créoles devait prôner une nouvelle identité créole regroupant les descendants de colons et d’esclaves, je prendrais mes distances avec une telle démarche, dont je ne suis que spectateur, fussé-je actif et vigilant. Car, je le redis, la Créolité, telle que je la conçois, est non pas un donné, mais une élaboration, non pas un attribut mais un projet. Celui de partager les ancêtres. Partager les ancêtres ? Oui, mais qu’est-ce à dire ?

« Un partage symbolique et fécond »
Il est question de partager des histoires différentes, qui ont généré des représentations, des émotions, des aspirations, des esthétiques, des idéologies sociales différentes, voire contradictoires, des récits. Partager des rétrospections communes dans un passé clivé, des projections insoupçonnées dans un avenir à construire. Partager, mais aussi départager! Retrouver les nœuds historiques et mettre au jour leurs intrications. À titre d’exemple, Le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire est certes d’une lecture difficile, mais pourquoi l’est-il tout particulièrement pour les Békés? Parce que n’étant pas en consonance affective avec ce texte poétique, ils y cherchent un sens rationnel et non pas une émotion qui ne peut que leur être historiquement étrangère. Normal, ils n’ont pas intériorisé le traumatisme de l’esclavage ! Pour eux, sauf exception toujours possible, il reste une réalité abstraite! Le Béké doit absolument s’affirmer et s’éprouver «Nègre» et cela, de façon transitoire et symbolique, comme nous, gens de couleurs, avons été amenés à nous dire «Gaulois». Là est la condition du vrai dialogue.

« Le négrisme, autre enfermement, symétrique de l’apartheid béké »
Les manifestations de la strate archaïque de la négritude (celle de la haine primitive) restent encore d’une cuisante actualité dans notre pays. Beaucoup, même intellectuels, n’ont pas bénéficié de cette purgation que constitue le Cahier d’un retour au pays natal. Du coup, ils n’ont pas accédé aux vertus de la phase finale, laquelle annonce la dignité récupérée et une fraternité postulée. Symétrique de celle de la grande majorité des Békés enfermés leur cocon supposé protecteur, cette réaction peut se comprendre. Nos représentations mentales demeurent, en effet, plus ou moins affectées par la rémanence de structures socio-économiques largement héritières du passé colonial, même si en terme de puissance économique et sociale, la caste békée est loin d’être ce qu’elle était encore au milieu du siècle dernier.

« La domination n’est pas monocolore ! »
Le groupe béké ne peut se contenter de «bons sentiments», il doit participer, au delà du partage symbolique des ancêtres, au partage des compétences, notamment dans le domaine entrepreneurial, à la formation et la promotion de cadres dans une solidarité martiniquaise inédite, indépendante des clivages ethniques. Mais là non plus, pas de baguette magique! Les Békés d’aujourd’hui ne sont aucunement coupables de l’esclavage perpétré par leurs pères. Cela dit, s’ils n’en dénoncent pas la réalité et ne cherchent pas, dans une synergie nouvelle, à en corriger les effets, ils en deviennent responsables. La voie de la reconstruction commune n’est pas chose facile. Là encore, pas de baguette magique!
Si, dans nos pays, le schème de la domination est paré, et pour cause historique, de la couleur blanche, en réalité, il se révèle aussi, en bien des circonstances, dans sa tonalité noire, voire négriste: des hommes de couleur libres avaient bien, eux aussi, des esclaves et la révolution haïtienne, malgré la prise du pouvoir par les «Gran Neg» comme Dessalines, n’a guère modifié les rapports de prédation sociale. La haine archaïque envers le Béké peut parfaitement recéler une volonté de prendre sa place et de se comporter en Béké noir! Affaire d’enjeux sociaux que tout cela !

« Il y a un temps pour tout »
Un temps pour le crime contre l’humanité. Un temps pour la repentance. Un temps pour le dialogue (dialoguer avec les Békés sans compromission et sans langue de bois n’est pas un comportement de «Neg a Blan»). Tous ces temps-là ont des durées différentes, dépendant en partie des hommes de bonne volonté. Si le groupe béké devait un jour s’étioler, voire disparaître sans que se soit noué l’indispensable dialogue, la Martinique passerait à côté d’une thérapie collective, indispensable à sa sauvegarde comme pays et sa claire affirmation comme nation.

« Et le temps de la réparation ? »
Selon certains, le rapport Béké/gens dits de couleur n’intéresserait plus les jeunes d’aujourd’hui. Cette croyance révèle un déni de la réalité psychosociologique de notre pays et une dangereuse fuite en avant. Pas question, certes, de «ressasser de vieilles lunes», mais assigner le conflit ethno-social à un passé révolu, c’est aller bien vite en besogne! La réparation s’avère une nécessité absolue. Elle s’impose à nos lucidités comme à nos aveuglements, à nos lâchetés comme à nos ténacités, à nos sincérités comme à nos roueries. Mais la réparation c’est la réparation d’une humanité mise à mal par quatre siècles d’une violence inouïe. Elle ne saurait être la mise en scène, dans une dramaturgie sordide de petits boutiquiers, du spectacle des uns, présentant leur note à d’autres, sommés de la régler.

Jean BERNABÉ

A visionner :« La créolité comme alternative à la mondialisation anglo-saxonne », une conférence donnée par le professeur Jean BERNABÉ en juin 2010 à l’université de Toulouse-Le Mirail : http://www.canal-u.tv/producteurs/universite_toulouse_ii_le_mirail/dossier_programmes/colloques/identites_americaines_american_identities/la_creolite_comme_alternative_a_la_mondialisation_anglo_saxonne_jean_bernabe

 

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