Commentaire du professeur Jean BERNABÉ sur Errol NUISSIER

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Le professeur Jean BERNABÉ

Présent -et intervenant- lors de la conférence délivrée par le psychologue Errol NUISSIER  le samedi 15 septembre 2012 dans le cadre de l’Assemblée générale de l’association « Tous Créoles ! », le professeur émérite Jean BERNABÉ nous adresse ce commentaire que nous publions bien volontiers.

Ce texte fait honneur à la pensée martiniquaise et créole, car il est empreint de tolérance et ouvre le dialogue, même s’il marque des différences avec la conception de la Créolité exposée par notre association.

Mon agenda de ce jour ne m’ayant pas permis de participer jusqu’au bout à la discussion ouverte à la suite de la conférence d’Errol Nuissier, je me permets de la compléter ici, en espérant que cette intervention participera du même esprit de tolérance et de dialogue que j’ai pu apprécier dans le temps de ma présence à ce débat.

1/ Je le redis, j’ai éprouvé une immense satisfaction de ce que, à aucun moment, pas une seule des interventions liminaires n’a comporté le mot « identité ». Je rappelle que l’identité est individuelle, mais qu’elle ne saurait concerner une communauté, au risque d’induire l’identitarisme. Chaque peuple a une personnalité (mot opportunément prononcé par Roger de Jaham) inscrite dans l’histoire et sculptée en permanence par cette histoire. Les peuples ne sont pas figés dans une identité qui serait donnée par Dieu ad vitam aeternam !

2/ J’ai écouté avec un très grand intérêt la conférence d’Errol Nuissier, sur laquelle je reviendrai. Pour l’heure, je voudrais simplement souligner la distinction qui doit être faire entre l’adjectif « assimilationniste » (employé par lui pour caractériser nos sociétés) et celui d’« assimilateur ». Nos sociétés ne sont pas assimilationnistes, elles sont assimilatrices. Un proverbe africain dit que quand le tigre mange une chèvre, il fabrique de la chair de tigre et non pas de la chair de chèvre. En bref, ce sont les conditions socio-historiques d’élaboration des sociétés dites créoles qui sont cause de cette assimilation positive.

3/ Maurice Laouchez est intervenu à juste raison pour dénoncer une Afrique trop longtemps considérée comme arriérée (il pousse le paradoxe jusqu’à citer Césaire lui-même : « Ceux qui n’ont inventé ni la poudre, ni la boussole »). Il met en exergue les apports de l’Égypte ancienne, à l’origine de tant d’inventions capitales pour l’humanité. Il met aussi l’accent sur le fait que des ressortissants de tous les peuples ont dans l’Histoire réduit en esclavage des membres d’autres peuples indépendamment de leur couleur de peau. Il en conclut qu’il n’y a pas que les nègres qui ont été victimes de l’esclavage. Je souscris à son propos à ceci près : d’une part, s’agissant de Césaire, il faut derrière son lyrisme, savoir décrypter le sarcasme et l’ironie, ce promoteur de la négritude ne pouvant aucunement être soupçonné de dévaloriser l’Afrique ; d’autre part, il convient de rappeler que si, dans l’histoire précolombienne, l’esclavage était omniracial (c’est à dire impliquant toutes sortes de peuples et ce, indépendamment de leur phénotype), une caractéristique capitale de l’ère dite moderne réside précisément dans la spécialisation à grande échelle de l’esclavage dans la race noire, le mot race renvoyant sous ma plume à une variante de l’espèce humaine. Ce choc, ce traumatisme sont à l’origine d’une tragédie, elle-même cause de bien des dérives idéologiques, dont le négrisme, qu’il convient de distinguer de la négritude césairienne. Comme le dit Fanon, le Nègre est une construction du Blanc. Aussi, penser que les Egyptiens étaient des nègres résulte, sauf le respect que j’ai pour la pensée de Laouchez, d’une illusion d’optique. Il y a eu assurément des pharaons blancs et des pharaons noirs (comme l’indique Cheik Anta Diop), mais à cette époque de l’histoire de l’humanité la couleur de leur peau ne revêtait, en l’occurrence, aucune pertinence. Le racisme est donc une invention relativement récente de l’Occident. Autrement dit, les pharaons non blancs n’étaient pas des nègres ! Ils étaient phénotypiquement des noirs, tout comme il y a des gens aux yeux bleus, gris, marron ou verts ! Rien de plus ! Aucun amalgame ne peut être fait entre eux et les « nègres », concept imputable aux effets de la traite. La Négritude est d’abord une violente réaction contre l’abaissement, l’humiliation et autres souffrances infligées à l’Afrique Noire et à sa diaspora. La Négritude césairienne ne s’arrêtera pas à cette première étape, elle s’inscrira à la toute fin du Cahier d’un retour au pays natal dans un humanisme ouvert à la réalité de l’Autre. Il convenait néanmoins de dépasser la Négritude. Or, pour dépasser, il faut « passer par ». La Créolité bien comprise se veut le dépassement d’une Négritude non pas reniée, mais assumée. Elle est non seulement une « dénégrification » mais aussi une « déblanchification » de nos sociétés, où vivent des gens de couleur noire, blanche, kako et autres, comme le suggère d’ailleurs à juste titre Errol Nuissier. Autrement dit tout Antillais, quelle que soit sa couleur, doit assumer la Négritude dans toutes ses étapes (pas évident pour tous !), s’il veut parvenir à la phase d’une réconciliation créolitaire, travail pour lequel je rends hommage aux initiateurs de TOUS CREOLES (association dont je suis un observateur extérieur, mais tout à la fois empathique et vigilant).

4/ Pour revenir, comme annoncé précédemment, à la conférence d’Errol Nuissier, j’y reconnais un discours cohérent et à ce titre respectable et fort intéressant. L’orateur, dans sa conception de la créolité, s’inscrit de toute évidence dans une idéologie politique de type départementaliste, sans que pour autant elle puisse être réduite à cet aspect des choses. Rien de scandaleux à cela ! TOUS CREOLES se voulant précisément un lieu de dialogue, d’échange, il serait aberrant que tous ses membres aient la même ligne politique. La réflexion d’Errol Nuissier, loin de me heurter, m’a fourni occasion à écouter puis à entendre, dans la sérénité, un discours qui n’est pas forcément le mien, mais qui a un droit absolu à s’exprimer. À cet égard, je rends hommage à l’esprit du propos liminaire de Roger de Jaham selon lequel cette association n’est pas politique. Il la définit d’ailleurs comme apolitique. C’est là que ma vision des choses prend une inflexion un peu différente de la sienne. Il est certain que si TOUS CREOLES, de manière évidente ou subreptice, cherchait à promouvoir une idéologie politique, cette association irait à l’encontre des ses objectifs affirmés. Mais chacun de ses membres étant forcément inscrit dans une vision politique pas forcément identique à celle de son voisin, il me semble que cette association se doit d’être non pas apolitique, c’est-à-dire sans couleur, inodore et sans saveur, mais « omnipolitique » (au sens où j’ai parlé précédemment d’ « esclavage omniracial »). Cela signifie que toutes les appartenances politiques peuvent et doivent y être acceptées, voire conviées. La preuve en est que j’ai eu l’occasion, il y a quelques mois, de participer à un débat contradictoire et enrichissant (avec le même Errol Nuissier et dans le cadre de la même association) sur la question politique et psychosociale de la dépendance/indépendance aux Antilles. Un tel éclectisme est le seul moyen pour que, à travers des échanges courtois et respectueux portant sur le thème de la Créolité —  thème central, par définition –, cet agrégat en croissance perpétuelle de gens de bonne volonté que constitue TOUS CREOLES contribue positivement à sortir notre pays de son « trou noir ». Cette dernière expression doit être reçue dans son sens astrophysique, si génialement et précocement assumé par Césaire à la toute fin du Cahier d’un retour au pays natal : « […] et ce grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune, c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ». Chacun aura compris en quoi consiste ce « trou noir » évoqué par le génial poète-prophète d’une Négritude humaniste. Il nous aura assurément ouvert la voie vers une Créolité de bon aloi, que nous n’avons pas le droit de ternir ou de galvauder !

 Jean Bernabé

Télécharger ici ce texte : Commentaire de Jean Bernabé sur la conférence d’Errol Nuissier

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9 commentaires

  1. C’est avec plaisir et bonheur que je lis l’analyse du Pr Bernabé qui me confirme la grandeur de sa personne, son ouverture d’esprit et sa grande tolérance.

    Nous ne devons jamais oublier que lorsque la différence ne peut s’exprimer, alors nous ne sommes pas loin de la dictature.

    J’ai d’ailleurs, comme vous l’aurez noté, modifié le concept d’assimilationniste en assimilatrice pour des raisons que vous comprendrez aisément, mais plus encore, parce que le Pr Bernabé s’est donné le temps d’être présent avec nous (et non parmi nous) et qu’il a apporté une contribution qui m’a paru intéressante pour ma propre réflexion.

    C’est ainsi que je conçois l’échange: chacun apportant à l’autre des outils pour améliorer son travail de pensée, de compréhension, de description et d’interprétation de notre société créole.

    Merci à vous de m’avoir invité, merci à Jean de m’avoir permis d’avancer dans ma réflexion. Cette réflexion que je considère non comme un avoir exclusif, mais comme une nécessité de partage et une participation à un travail commun car, nous ne devons jamais laisser les autres parler de nous, nous devons cesser d’être des sujets d’étude sauf si les autres le sont aussi pour nous.

    Amitiés créoles,
    Errol Nuissier

  2. J’ai lu les âneries de R. Confiant sur MONTRAY KREYOL :  http://www.montraykreyol.org/spip.php?article5710
    Courage pour supporter tout cela.
    Il y a des actes et des mouvements qui resteront dans l’histoire, “Tous Créoles” sera probablement de ceux là.
    Et d’autres qui s’enliseront à jamais dans les profondeurs de l’oubli, il en sera probablement ainsi des âneries qui encombrent notre quotidien, et dont se gargarisent les faiseurs tapageurs de morale, croyants être des autorités intellectuelles, mais que seuls les indigents apprécient.
    Jean LM

  3. Maurice LAOUCHEZ le

    Le commentaire fouillé de Jean m’oblige à préciser ma pensée, forcément émise de façon un peu lapidaire dans un débat.
    Je le fais bien volontiers, avec la modestie d’un non spécialiste de ces questions.

    1/ Ma question, très courte, à Errol Nuissier, après sa conférence du 15 septembre 2012, a été la suivante: « Que pensez-vous de la représentation de l’Afrique qu’ont les Antillais ? ».
    Sa réponse a été, pour l’essentiel, que la vision qu’avaient les Antillais de l’Afrique tournait autour de l’esclavage, et, spécialement, de la vente d’esclaves par leurs congénères.

    2/ J’ai alors répondu, plus longuement, que cette perception négative était tout à fait regrettable.
    Elle omet le fait que l’esclavage , et donc la vente d’hommes par d’autres hommes était de tous les temps, de tous les continents, et de toutes les couleurs. Et que la grandeur des Empires africains pré-coloniaux, la grandeur de l’Egypte des pyramides bien avant l’émergence de la Grèce et de l’Europe devaient elles aussi être connues et rappelées. Bartolomeo de Las Casas indique, dans l’introduction de « Los Indios », livre écrit au XVIème siécle, comment les Grecs, depuis toujours, se sont attribués des mérites bien supérieurs à leurs mérites réels. Si les dirigeants de l’Union européenne avaient lu Las Casas, ils se seraient davantage méfiés des comptes présentés par les Grecs dans les années 1990…

    3/ Si notre responsabilité est de mobiliser notre Martinique dans la construction d’un pays qui soit autre chose qu’un supermarché, nous devons contribuer à lui rendre ce qui lui manque le plus: la confiance en lui-même. Or, la « négativisation  » de l’Afrique, et donc d’une partie essentielle de l’être physique de 90% d’entre nous, participe forcément à ce manque de confiance. J’ai visité à 18 ans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz; quand les Européens parlent de leur » mission civilisatrice » parlent-ils de cela? Dans le couple nazi/juifs, malgré les Kapos, je n’ai jamais entendu quiconque renvoyer, même dos à dos, les deux parties. Dans le couple esclavagiste/esclave, c’est à l’esclave, et à ses descendants, qu’on s’obstine à donner des complexes d’infériorité.

    4/ Je suis d’accord pour dire que le sens négatif du mot « nègre » est lié à la traite transatlantique. Je suis preneur des mots arabes pour désigner les Africains victimes de la traite trans-saharienne, ou des mots hébreux pour les Falachas. Je sais aussi que Césaire a fait un fantastique travail pour relever le mot Nègre. Mais, malheureusement, d’une part il a été souvent lu au premier degré quand, en dérision, il dit parle de ceux qui n’ont jamais rien inventé, rien exploré, rien dompté; d’autre part, nous tous n’avons pas assez fait pour connaître l’Afrique, dont l’Egypte, pré-coloniale.
    Quand Schoelcher est allé en Egypte, il y a trouvé un surcroit de confiance dans ces peuples qu’il a voulu libérer.

    5/ S’agissant des Pharaons, il faut croiser les travaux de Cheikh Anta Diop et ceux de Christiane Desroches Noblecourt, et, si possible, aller sur place. Les Pharaons qui ont construit le site de Giseh, ces pyramides dont la construction exigeait la parfaite maitrise des techniques de mesure, étaient noirs. Thalès et Pythagore ont passé, bien plus tard, des années en Egypte.
    Dans l’ouvrage « L’image du Noir dans l’art occidental », édité par l’Office du Livre en 1976, pages 33 /34, il existe un très curieux paragraphe tendant à prouver que les Egyptiens des années 5000 à 3600 avant JC, et 3600 à 2700, « sauf par leur pigmentation très foncée, ne pouvaient être considérés comme des Nègres, puisque les autres caractéristiques faisaient défaut (dolichocéphalie, largeur de la face et de l’ouverture nasale, chevelure et forme du squelette… »).
    A ce sujet si nous bannissions définitivement de notre vocabulaire le mot de race, sauf pour l’anéantir ?

    6/ Les réflexions de Derek WALCOTT sur les problèmes d’esclavage me paraissent particulièrement pertinentes.

    Bref.
    Pour que « Tous Créoles » ait toute sa portée, il faut que la » part noire » du mélange créole ne soit jamais infériorisée par rapport à la » part blanche ». D’abord parce qu’un minimum de connaissance historique démontre clairement qu’il n’y a aucune raison à cela. Ensuite parce qu’on ne peut mobiliser un peuple que par la vérité, et une certaine fierté de lui-même, toutes composantes réunies.

  4. Béatris Compère le

    J’ai particulièrement apprécié l’adjectif « omni » utilisé par Jean Bernabé; il me permettra de répondre ceci à Maurice Laouchez :

    La Créolité, la nôtre en particulier, est omni ethnique et omniculturelle et c’est bien ce qui fait à la fois sa force, son incroyable résilience, …. Et sa complexité ! C »est pourquoi l’idée d’une « part blanche » et d’une « part noire » qu’il évoque me semble à la fois réductrice et bien loin finalement de l’optique de Tous Créoles ! dont le but est bien l' »oeuvre collective », c’est à dire apportée et supportée par toutes nos composantes. Car après tout cette vision fantasmée de l’Afrique n’a été qu’une réaction au concept d’une Europe (et singulièrement d’une France) nourricière et bienfaitrice qui, toutes les deux, ne sont qu’une partie de notre héritage, tant génétique que culturel. Il conviendrait donc à mon sens d’intégrer, et vite, cette incroyable « identité mosaïque » dont parle Ernest Pépin, afin que nous puissions aborder avec sérénité les défis qui nous attendent.

    Amitiés créoles

  5. Il est des actes et des mouvements qui resteront dans l’histoire, “Tous Créoles” sera probablement de ceux là.
    Et d’autres qui s’enliseront à jamais dans les profondeurs de l’oubli.

    Il en sera probablement ainsi des âneries qui encombrent notre quotidien, et dont se gargarisent les faiseurs tapageurs de morale, croyants être des autorités intellectuelles, mais que seuls les indigents apprécient.

    Jean LM

  6. Emmanuel RAYMOND le

    Nous nous cherchons encore, et encore car notre devenir créole passe par ce chemin d’analyser le pourquoi? le comment? afin de micux comprendre notre existence à travers notre univers « KRéol ». L’HISTOIRE est là, à nous de l’écrire avec une encre bien noire pour qu’elle ne pâlisse point…

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