À bas l’identitarisme !

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jean-bernabé-sourireLe professeur Jean BERNABÉ nous livre ici ce billet visant à clarifier sa position à propos du terme « identité » qu’il considère ne pas pouvoir s’appliquer à un groupe humain.

A l’association « Tous Créoles ! » nous partageons ce point de vue, et préférons utiliser le terme « personnalité » pour décrire les attributs culturels communs à un peuple.

C’est d’ailleurs ce terme que nous avons retenu dans la rédaction de notre Charte : http://www.touscreoles.fr/2012/05/21/la-charte-de-tous-creoles/

Dans le cadre de la journée d’études organisée le 14 mai 2013 par CRILLASH (groupe de recherches de l’UAG) sur le thème « Ecrire la domination », j’ai eu l’occasion, une fois de plus, d’analyser au cours de mon intervention  les sources de l’identitarisme. Apparemment mon discours continue à froisser et exaspérer beaucoup de gens, même ceux qu’on croirait aptes à le comprendre. Je me propose dans le présent mot de reprendre mes idées avec plus de pédagogie.

Le terme identité, venant du latin « idem » signifiant « même », désigne une réalité unique et qui ne change pas. Tous les individus, qu’ils soient humains, animaux, ou végétaux, sont des prototypes uniques, même s’ils appartiennent à une espèce donnée. Ils ont une identité. L’identité est le « soi » dans sa dimension invariable. C’est le soi ontologique.  L’identité n’a rien à voir avec la conscience. Une fourmi donnée est différente d’une autre fourmi, même si elle n’en a pas conscience. Tel arbre est tel arbre, mais il n’en a pas conscience. Dans le même temps, les individus varient, évoluent tout au long de leur vie. Ce qui change en eux, ce n’est donc pas la composante constituée par leur identité, mais celle que recouvre leur soi psychologique, à savoir leur personnalité. Même deux jumeaux, malgré leur ressemblance, n’ont pas la même identité.  Ce qui définit l’« in-dividu » est précisément  que, du point de vue de son identité, il n’est pas divisible, et que  même reproduit par clonage, il donne lieu à un soi spécifique. S’il est divisible, c’est du point de vue de  sa personnalité. Il existe, en effet, des maladies de la personnalité telles que la schizophrénie ou la paranoïa, qui impliquent  un rapport biaisé du sujet avec son moi psychologique. Pour autant, il ne perd en aucune façon son identité, réalité objective, même si sa maladie le pousse subjectivement à se prendre, par exemple, pour quelqu’un d’autre. Le prénom et le patronyme d’un individu ont un impact sur sa personnalité, mais pas sur son identité. Tous ceux qui confondent identité et personnalité sont dans le substantialisme, voire l’essentialisme.

Toute ma réflexion repose sur le fait que l’identitarisme résulte précisément du transfert de l’identité individuelle (par nature et par définition, inamovible et unique) sur les groupes humains (par nature et par définition évolutifs). En fonction de son histoire, un peuple garde plus ou moins longtemps certains traits, qui peuvent sembler invariables, mais finissent toujours par évoluer en fonction des conjonctures de l’Histoire. Pendant longtemps, les peuples ont eu l’illusion de ne pas changer. Aujourd’hui, nous avons qu’il s’agit là d’une illusion nourrie par des philosophies conservatrices.

L’identitarisme entraîne les dérives que sont le communautarisme, l’intégrisme, le totalitarisme, voire le terrorisme. Communautarisme, parce qu’une communauté donnée considère que, tel un individu, elle a une identité invariable que le contact avec les autres communautés ne saurait affecter. Conception paradoxale, parce que les communautaristes sont ceux qui, précisément, ont le plus peur de voir leur propre communauté modifiée par les autres. Cette peur engendre le rejet de l’Autre comme perturbateur de l’identité communautaire. Intégrisme, parce que la philosophie qui est mise en œuvre pour préserver une communauté, paradoxalement posée comme immuable, tend à maintenir la totalité d’un système culturel, en le fermant à toute évolution. Totalitarisme, parce que cette philosophie entend englober tous les éléments du système en question. Terrorisme enfin, parce que le désespoir devant l’inévitable évolution de la communauté, conduit à des actions violentes pour inhiber cette évolution inexorablement inscrite dans l’Histoire.

Ce qu’il y a lieu en conséquence de transférer sur les groupes humains, c’est non pas la composante inaltérable de l’individu qu’est l’identité, mais celle qui évolue, à savoir la personnalité. Tous les peuples ont une personnalité culturelle parfaitement évolutive forgée par l’Histoire et il y a des peuples semblables en raison d’une certaine proximité et des peuples dissemblables, même si la dimension humaine les réunit. Le peuple martiniquais est beaucoup plus proche du peuple guadeloupéen qu’il ne l’est du peuple afghan.

(…)

Ceux qui, par conservatisme et refus orgueilleux d’admettre qu’ils font fausse route  prétendent obstinément qu’il existe bien une identité martiniquaise et que leur action politique consiste à travailler pour que cette prétendue identité soit ouverte et non pas fermée, ceux-là  sont ou des naïfs, ou des hypocrites. En effet, le ver est dans le fruit. Il se loge précisément dans le transfert de l’individu aux peuples du concept d’identité. Supprimez ce ver, et vous n’aurez plus toutes les dérives décrites précédemment.

Je pense avoir été clair, mais je ne doute pas de l’ampleur rémanente des résistances à pareille démonstration. Il est vrai que nos pays ont tant souffert de l’oppression que voir disparaître le concept d’identité appliqué aux peuples leur apparaît comme un prolongement de l’aliénation et l’expression d’une manipulation au service des dominants. Cela est pathétique ! On ne peut que leur souhaiter de faire leur résilience, si du moins, ils ne considèrent pas ce mot comme étant d’une invraisemblable grossièreté.

Jean BERNABÉ

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2 commentaires

  1. Jean BERNABÉ le

    Deux mots rapides : je m’attendais, au point où nous en sommes de nos échanges, à une réponse de votre part à mon argumentation sur le danger intellectuel et idéologique qu’il y a à se réclamer d’une identité créole.

    Je ne partage pas cet essentialisme, qui, au lieu de modifier en profondeur les effets de la colonisation pourrait risquer de les exalter. Cela dit, les traits communs entre les divers pays dits créoles, même s’ils ne sont pas inamovibles, ne sont pas tous négatifs et on peut comprendre qu’ils puissent être considérés comme culturellement importants. Je pense , par exemple, à une certain rapport à l’art culinaire.

    Et au lieu de cela, je constate que vous avez mis mon propos sur votre site, antérieurement à la prolongation nécessaire de notre dialogue sur ce point. Cela ne me dérange pas,bien au contraire, mais au-delà de la « com », ce que je souhaite, c’est le dialogue. J’espère que vous aurez des réponses à mon propos.

    Je ne désespère donc pas que, dans l’intérêt d’une information plus complète et plus appropriée des membres de votre association, vous mettiez la présente réponse sur votre site, d’autant qu’elle peut aussi stimuler votre propre réaction ou celle d’autres membres de votre association à un point de vue qui me semble crucial, même s’il se trouve être externe à TOUS CREOLES.

    Jean BERNABÉ

  2. Thierry de Beaupré le

    Je vous remercie pour cette analyse
    qui s’applique aussi bien à la Guadeloupe.
    j’aimerai poser une question s’il vous plait.

    la peur qui engendre le communautarisme et le rejet de l’autre, n’est elle pas, dans nos iles, le plus souvent distillée par un ensemble d’individus venant du secteur non productif de la société, les intellectuels de la fonction publique, ?
    Suez ensemble sous le soleil pour ramener sa pitance rapproche les individus.

    merci et bravo encore

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