«Aujourd’hui, la Créolité est une ressource…»

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Malik DURANTY

Malik DURANTY

INTERVIEW – Malik DURANTY nous livre ses idées sur la relation de la jeunesse martiniquaise à la culture créole…

Politologue, sociologue, poète, écrivain, « pawoleur », il nous livre son regard d’expert sur notre société créole.

Cette interview recueillie par Rodolf ÉTIENNE a été publiée en octobre 2012 dans le quotidien France-Antilles édition Martinique, à l’occasion de la Journée internationale du créole.

 

Il nous semble important de vous inviter à lire ici cet entretien. 

Comment considérez-vous la Créolité depuis qu’elle a été définie par Raphaël CONFIANT, Patrick CHAMOISEAUet Jean BERNABÉ ?

J’ai été très intéressé par ce mouvement, en recherche moi-même de références culturelles, en particulier, dans la production d’un discours identitaire. J’ai d’abord questionné ce courant dans son rapport à la Négritude, recherchant une filiation. En définitive, je considère la Créolité comme une affirmation identitaire à dimension politique, dans le sens où elle consacre une rupture avec la Négritude par rapport au sens commun attribué à ce courant césairien. Or, à bien regarder, l’affirmation d’un tel discours ne fut possible que par l’existence et l’affirmation préalable de la Négritude. Actuellement, je dirais que la Créolité va dans le continuum de l’affirmation d’un singulier martiniquais et que par rapport à ça, la Négritude en est le fondement, bien que la dimension spirituelle de la Négritude n’ait pas été prise en compte par les créolistes, sûrement pour des raisons politiques entre les différents nationalismes que comptait la scène politique martiniquaise à l’époque. A mon sens, il semblerait que la Créolité permette de fonder un nationalisme indépendantiste là où la Négritude consacrait un nationalisme progressiste.

Pensez-vous que la Créolité soit toujours d’actualité en tant que mouvement identitaire, voire politique ?

Oui, je le crois. Et même si on ressent une certaine volonté de fixation de l’identité dans l’éloge de la créolité, il est encore possible d’imaginer que la jeunesse martiniquaise s’approprie encore ce mouvement et le fasse évoluer dans le contexte actuel. Ce type de discours identitaire a vocation à revendiquer les mutations nécessaires à l’épanouissement des peuples par rapport à leurs conditions de vie culturelles et aussi à définir en des termes plus ou moins poétiques une destination finale à une aspiration collective affirmée et singulière.

Comment, selon vous, les jeunes martiniquais aujourd’hui vivent-ils leur Créolité ?

Je pense que les jeunes ont une appréhension très limitée de l’ampleur de la Créolité, mais aussi de la Négritude, si je peux me permettre. Dans le sens où dans leur réalité factuelle, il est difficile pour eux d’appréhender le discours de la Créolité. Ils vivent cette Créolité de façon spontanée, inconsciente, sans véritablement rapprocher leur réalité quotidienne de la conceptualisation des auteurs susnommés. Ceci dit, ils vivent au même titre que d’autres des problématiques identitaires dont ils solutionnent leur propre construction de cette dernière uniquement à travers les sens communs et les vestiges symboliques d’un discours identitaire de la génération de l’ascension sociale qu’ont connu nos pères. Paradoxalement, ils sont donc en possession de repères identitaires basés sur des sens communs issus d’allusions faites par certains acteurs culturels et politiques sans vraiment avoir accès à la complexité de ces postures identitaires lorsqu’elles sont sorties de leur contexte d’émergence. Ainsi, est-il sûrement nécessaire que certains jeunes puissent s’emparer de ces thématiques et problématiques et proposer à la société martiniquaise un discours replaçant cette Créolité dans la construction identitaire martiniquaise à la dimension populaire.

Est-ce à dire, plus généralement, qu’il y a une perte des valeurs créoles au sein de la jeune génération ?

Si la Créolité a mené à une reconsidération de la place du créole dans notre quotidien, dans nos secteurs d’activités, dans nos relations intimes et sociales, elle a aussi contribué par sa dimension politique à générer une confusion entre le discours politique proprement dit et le discours culturel. Aujourd’hui donc, les valeurs faisant partie du contenu patrimonial de la langue dont il convient de prendre la mesure philosophique et spirituelle, nous placent face à la nécessité de sortir d’un mimétisme dans la considération de la langue créole et de lui attribuer toute sa dimension métaphorique et philosophique liant le fond et la forme, l’image et l’adage, la relation et la projection. D’où, il convient d’interroger le processus de transmission/appropriation au sein de la société martiniquaise par le rôle véritablement joué par la langue et ses langages en ce qui concerne l’appropriation de leurs patrimoines. Permettez que je puisse affirmer qu’il convient à notre génération actuelle de considérer notre créole comme un idiome à reconquérir et ainsi remettre en construction notre Créolité.

Compte tenu des composantes aujourd’hui de notre culture, au quotidien, est-ce que la Créolité vous semble répondre, et là auprès du grand public et non plus seulement auprès des jeunes, aux attentes identitaires de la majorité ?

Elle le pourrait! Car il semble que la Créolité ne peut être considérée que comme un « présent de la présence », c’est-à-dire un langage de la relation avec l’environnement humain et naturel. Et donc nécessairement, chez nos contemporains une vision du mouvement identitaire ne peut nier la Négritude et par cela la continuité du processus de créolisation fondé sur lui. Notre réalité sociale au-delà des discours politiques et universitaires continue à générer de la relation en illustrant des valeurs de tolérance, d’intégration inconditionnelle, de solidarité que l’on retrouve dans les relations humaines les plus simples que puissent produire les lieux-dits de notre territoire, car, à mon sens, la créolité manifestée par le peuple martiniquais est bien en avance des tentatives de conceptualisation et de fixation de nos acquis dans la mémoire collective. Ainsi, la Créolité donne-t-elle l’impression par le « mouvement » de créolisation, de se recréer, de se métamorphoser… à chaque instant, à chaque présent.

Dans vos différentes pratiques professionnelles, êtes-vous souvent en contact direct avec la Créolité dans toute la diversité dont on peut la qualifier ?

Je constate, de plus en plus, à travers les acteurs que je rencontre, que le langage devient un élément clé d’analyse de notre évolution. Ainsi pour dire que le créole s’inscrit de plus en plus dans des sphères qui jusqu’alors le niaient comme langue de gestion et d’analyse de notre réalité. Il me semble important de le signaler. Aujourd’hui, la langue créole est plus ou moins considérée comme une ressource. Il est aussi à observer le fait que nous avons dépassé cette spécificité d’antan qui rendait grâce aux modèles occidentaux et nous rabaissait, nous-mêmes, collectivement ou individuellement, au rang d’handicap structurel. Enfin, nous pouvons, aujourd’hui, revendiquer le droit à notre créolisation au sens de singularisation et donc d’autonomisation populaire à manifester dans les secteurs publics et privés dans le but d’unifier notre identité et ses traits culturels. Il reste pourtant à accorder à la culture populaire, fondée sur la culture des mornes, le droit d’être considéré comme l’espace-temps originel de la rencontre et de la mise en relation de patrimoines d’origines différentes. Ces origines diverses qui furent appropriées par acte de résistance pour construire le même arbre en symbole d’une unité de « nous » convergeant vers un « vivre ensemble » dont la langue créole est le catalyseur, le vecteur et l’indicateur.

Propos recueillis par Rodolf ÉTIENNE

(Article publié dans France-Antilles Martinique le 26.10.2012) 

– COUP DE CŒUR

« Il semble que la Créolité ne peut être considérée que comme un « présent de la présence », c’est-à-dire un langage de la relation avec l’environnement humain et naturel. Et donc nécessairement, chez nos contemporains une vision du mouvement identitaire ne peut nier la Négritude et par cela la continuité du processus de créolisation fondé sur lui ».

 – COUP DE GUEULE

« Le créole s’inscrit de plus en plus dans des sphères qui jusqu’alors le niaient comme langue de gestion et d’analyse de notre réalité. Aujourd’hui, elle est plus ou moins considérée comme une ressource. »

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