Qu’avons-nous fait de notre mémoire ?

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Marie-Hélène LÉOTIN

Marie-Hélène LÉOTIN

En ces temps de commémoration, l’historienne martiniquaise Marie-Hélène LÉOTIN a produit cette réflexion, déjà publiée sur le quotidien France-Antilles, que nous vous invitons à lire ci-après. 

Marie-Hélène LÉOTIN nous y invite à réhabiliter l’histoire, notre histoire, projet que nous partageons pleinement ; mais sans pour autant vouloir réécrire cette histoire, sans l’amputer ni l’enjoliver d’aucune sorte.  

Il s’agirait selon nous d’entretenir toutes les mémoires sans exclusive ni oubli, celle de Lumina SOPHIE comme celle de Joséphine de BEAUHARNAIS, celle de SCHOELCHER tout comme celle de BISSETTE, celle du 22-mai 1848 mais aussi celle du 8-mai 1902. Ne passons surtout pas d’un excès à l’autre, car notre Créolité est faite de la rencontre de tous ces personnages, du choc de tous ces événements…

« Celui qui fait au peuple de fausses légendes révolutionnaires, celui qui l’amuse d’histoires chantantes, est aussi criminel que le géographe qui dresserait des cartes menteuses pour les navigateurs. » (Prosper Olivier LISSAGARAY, combattant de la Commune de Paris).

EN CES TEMPS DE COMMEMORATION : HISTOIRE ET MEMOIRE

Qu’avons-nous fait de notre mémoire ?

L’histoire est le récit des événements passés. C’est l’étude de l’évolution des sociétés dans leur nature et leur cause. Ce récit est une construction, un raisonnement établi par un historien ; ce récit n’est pas neutre ; il est fortement influencé par les préoccupations du moment.

La mémoire, c’est ce dont on se souvient. C’est ce que les sociétés ont décidé de conserver comme patrimoine commun pour en faire une mémoire collective. Cette mémoire se nourrit de symboles, de héros, parfois de mythes. Elle possède ses lieux, ses monuments, pour se souvenir ensemble lors justement des com – mémorations.

1848

En 1848, lors de l’abolition de l’esclavage, le discours officiel était « l’oubli du passé », donc le raturage de la mémoire de l’esclavage.

Rostoland : le  23 mai 1848 : « La grande mesure de l‘émancipation que je viens de décréter a détruit les distinctions qui ont existé jusqu’à ce jour entre les diverses parties de la population ; il n‘y a plus parmi nous de libres ni d’esclaves, la Martinique ne porte plus aujourd’hui que des citoyens. J’accorde amnistie pleine et entière pour tous délits politiques consommés dans la période de mouvement que nous avons traversée. Je recommande à chacun l‘oubli du passé ; je confie le maintien de l’ordre, le respect de la propriété, la réorganisation si nécessaire du travail à tous les bons citoyens… »

L’amnistie participe à cette volonté de faire oublier pour rétablir l’ordre et le travail.

Mais alors, si on oublie, comment réconcilier pour aller de l’avant ? Comment faire taire rancœurs et ressentiment ?

L’oubli du passé est le discours officiel mais l’expérience de l’esclavage imprègne les vies, les mémoires, d’autant plus qu’une majorité de nouveaux libres est restée sur l’habitation, sur les terres et sous les ordres du maître.

La bourgeoisie de couleur, classe montante avec l’avènement de la République, se fait le relais du discours officiel :

« Le Courrier de la Martinique » : « Amis, ne nous occupons plus du passé ».

Bissette (août 1848) : «  la liberté a été souillée de sang à Saint-Pierre et au Prêcheur… Dites bien à tous nos frères qu’ils veuillent bien jeter un voile sur le passé ».

Notre mémoire a été enfouie sous le discours républicain qui met en avant les principes de liberté, de citoyenneté, de fusion des races, en s’appuyant sur l’école et le suffrage universel. Comment construire l’identité d’un peuple si on oublie une partie du processus (deux siècles sur trois) ? Il n’y aura pas de regard apaisé avec notre passé et les rapports au sein de la communauté seront forcément antagoniques, voire violents ; Myriam Cottias parle de « négation de l’histoire » qui engendre méconnaissance, peur, méfiance, incapacité à construire l’avenir.

1848 – 1946 : le discours assimilationniste

En pleine doctrine de l’oubli du passé, un autre combat occupe les devants de la scène : le combat pour l’assimilation. Un siècle de combat pour obtenir la reconnaissance, la dignité, l’égalité de droits avec la métropole, la légitimité au sein de la République. Ce discours dominant fait que le récit historique se construit sur le mode de la gloire à la colonisation.

L’exemple le plus frappant est le livre de Jules Lucrèce, directeur d’école en 1930 : « Histoire de la Martinique à l’usage des cours supérieurs et complémentaires des écoles  primaires ».

En avant-propos, l’auteur écrit :

 « L’ouvrage n’a qu’une ambition : faire connaître aux jeunes gens qui sont sur le point de quitter l’école, les efforts accomplis par nos ancêtres pour la colonisation de notre petit pays, les luttes héroïques qu’ils ont soutenues dans le passé pour conserver  à  la France l’une de ses plus belles et de ses plus riches colonies d’Amérique… »

Pour présenter le Code noir, Jules Lucrèce écrit :

« L‘esclavage existait en fait dans les possessions françaises d’Amérique, au début même de la colonisation, mais aucun acte officiel n’en réglait la discipline. Le maître pouvait impunément, à son gré, châtier l‘esclave, le torturer même ; le Code noir supprima ce pouvoir abusif en déterminant les  punitions que le maître avait personnellement le droit  d’infliger et en exigeant pour les peines graves, l’audition des esclaves comme témoins.

Avant l’âge de 25 ans, le maître n’avait pas le droit d’affranchir ses esclaves ; le Code noir ramena à 20 ans l’âge auquel tout maître pouvait rendre libres ses esclaves… Telles furent les principales dispositions de ce document officiel appelé Code noir qui apportait une amélioration incontestable à la condition matérielle et  morale des esclaves dans les colonies françaises d’Amérique ». (P. 49, édition 2002).

On en remercierait presque Colbert et Louis XIV.

Dans le dernier chapitre (31éme leçon : la Martinique sous la IIIe République, suite), l’auteur continue en écrivant :

« Une aspiration légitime des Martiniquais. La Martinique ainsi que la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion qu’on désigne communément encore sous l’expression inexacte de colonies françaises, est à vrai dire un département français. Colonisée peu après la découverte de l’Amérique par des Normands, des Bretons et des Africains (apparemment les Africains seraient arrivés dans les mêmes conditions que les Européens, pour coloniser), elle forme à l’heure actuelle par le mélange des races qui ont foulé son sol étroit, un petit peuple de coloration épidermique variant du noir d’ébène au blanc d’albâtre, mais ayant la même langue, les mêmes intérêts, les mêmes croyances religieuses, les mêmes mœurs et les mêmes traditions que la France. Par son passé historique qui depuis trois siècles se confond avec celui de la France, par les épreuves subies en commun, mais surtout par sa volonté et par son cœur, elle aspire, par une assimilation complète, à faire partie intégrante de la grande et généreuse nation française. »

C’est la conclusion de la dernière leçon. Les objectifs ont été nettement définis en introduction. Le combat pour l’assimilation est clair ; il se traduit, en cette période de lendemains de Première Guerre mondiale, par le fameux « impôt du sang ».

Le discours d’Aimé Césaire, à l’Assemblée constituante le 26 février 1946, se fait l’écho des propos de Jules Lucrèce :

« La Martinique et la Guadeloupe, qui sont françaises depuis 1635, qui depuis trois siècles, participent au destin de la métropole et qui, par une série d‘étapes, n’ont cessé de s’inclure davantage dans la civilisation de la mère-patrie, ont été le champ de toutes sortes d’expériences politiques… »

Dans un tel contexte, les monuments et les personnages marqueurs promus au rang de  personnages illustres, les statues monumentales, racontent l‘histoire de la colonisation française en Martinique : C’est d’Esnambuc face à la mer sur la Savane, plastronnant comme un véritable conquistador ; c’est le monument érigé au Prêcheur à la mémoire de Du Parquet, premier gouverneur de la colonie (une colonne au pied de laquelle est inscrit « à la gloire de la colonisation ») ; c’est la statue de l’impératrice Joséphine sur la Savane ; c’est la statue de Schœlcher devant l’ancien Palais de Justice à Fort-de-France, concentré de paternalisme ; le Martiniquais n’y apparaît guère, sauf réduit à l’état d‘un enfant sous le regard protecteur de  la République qui lui montre le chemin.

Certains de ces monuments ont été mutilés ou déclassés : Pourquoi ?

Entendons-nous bien ! Il faut condamner ces gestes qui relèvent du pur vandalisme. Mais on peut tenter d’apporter un éclairage sur les raisons de ces gestes à répétition. La ou les personnes qui ont fait cela se rebellent à leur façon contre ce qu’elles interprètent comme la monstration de la domination française dans notre pays, une mémoire qui  ignore ceux qui pourtant ont construit le pays dans la sueur et le sang. Ces symboles appartiennent au XIXe siècle, au temps de la lutte pour l’assimilation.

Aujourd’hui, le peuple martiniquais est entré dans un processus de revendication identitaire forte. Il existe une volonté d’écrire l’histoire de la Martinique, de réhabiliter ceux qui sont restés dans l‘oubli, ceux qui ont été méprisés et dévalorisés, ceux qui ont été traités de bandits, de malfaiteurs et de criminels, parce qu’ils dérangeaient l‘ordre esclavagiste ou l’ordre colonial établis : monument Cap 110 au Diamant, statue du Nèg Mawon (stylisée) à Place d’Armes, statue monumentale de Louis Telga à Rivière-Pilote, déclinaison du nom Lumina Sophie sous diverses formes…

Pourquoi est-il important de commémorer, de conserver  la mémoire ?

« Les êtres humains ont besoin de la mise en histoire de leur passé pour porter leur humanité » (Sir Roy Augier). II s’agit aujourd’hui d’écrire une histoire de nous, dans l’espace historique et géographique qui est le nôtre, avec nos traces et nos lieux de mémoire, pour affirmer notre présence au monde, notre dignité et notre humanité.

Depuis quelque temps, on commémore le 22 mai, septembre 1870, décembre 59, février 1900, février 74… Pourquoi cela paraît-il important ? Toute commémoration est faite en vue de la recherche d‘un sens : elle nous éclaire sur notre existence actuelle, elle nous permet d‘envisager l’orientation à donner  à nos actions. Se souvenir ensemble, c’est être capable de dire « nous » et d‘envisager des projets communs. La commémoration permet l‘éveil de l’identité et de la conscience martiniquaises pour construire un devenir meilleur.

Marie-Hélène Léotin

En savoir + : http://marie-helene-leotin.eklablog.com/biographie-de-marie-helene-leotin-a3034582

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