Rencontre « Tous Créoles ! » / UGPBAN

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Eric de LUCY

Eric de LUCY

Une riche soirée d’échange a été organisée le mardi 10 mars 2014 entre notre association et les représentants de l’UGPBAN (Union Générale des Producteurs de Bananes de Guadeloupe et Martinique). 

Les représentants de « Tous Créoles ! » ont véritablement découvert, à cette occasion, aussi bien l’histoire de la banane antillaise, que les graves menaces qui pèsent aujourd’hui sur son avenir. Nous vous invitons à lire ci-après le compte-rendu de cette rencontre, établi par notre secrétaire général Édouard ANCET.

Pour l’UGPBAN sont présents Éric de LUCY, son président, Pierre MONTEUX, directeur de BANAMART (Groupement des Producteurs de bananes de la Martinique), David DURAL, directeur de l’IT2 (Institut Technique Tropical), organisme qui associe la Martinique, la Guadeloupe, et les îles de la Caraïbe (notamment Cuba, la République Dominicaine ou les îles Windwards) à la recherche en agriculture tropicale.

Pierre MONTEUX

Pierre MONTEUX

A/ Histoire brève de la banane aux Antilles

Succédant au mot d’accueil et de bienvenue de notre co-président Roger de JAHAM, Éric de LUCY procède d’emblée à un historique rapide de la banane aux Antilles françaises.

Née en Asie, grande voyageuse (Afrique, Méditerranée, Espagne), la banane est déjà à Hispaniola au XVIème siècle. Au XIXème, elle est présente en Guadeloupe et en Martinique, mais contrairement aux plantations de canne à sucre, de tabac, de cacao, de café, sa culture est domestique et culinaire ; elle ne suscite ni intérêt, ni ambition, ni exploitation commerciale, et ce jusque dans les années 1920.

Durant cette décennie, de violents cyclones balaient les petites Antilles, dont la Guadeloupe. Les nombreuses exploitations de canne à sucre, de cacao, de tabac, de café sont dévastées. Quatre années étant nécessaires à la reprise de ces cultures, les planteurs guadeloupéens et martiniquais font le choix de développer une production bananière qui présente l’avantage d’une récolte en moins d’un an (9 mois exactement) et qui fait l’objet, depuis 1870, d’une exportation aux États-Unis par la Jamaïque.

L’exploitation bananière prend alors naissance en 1929 en Guadeloupe tout d’abord, puis en Martinique. Et c’est ainsi que, dès 1930, les premières bananes partent pour la France dans les cales de… paquebots, ce qui entraîne des pertes importantes durant le transport. D’où, progressivement, la mise en place et le développement d’une ingénierie spécifique : construction de hangars de bananes sur les exploitations, maîtrise de l’emballage dit canarien, nomination de conditionneurs chargés de conseiller, d’accompagner les planteurs, de vérifier la qualité des cargaisons, affrètement d’une flotte de navires spécialisés et modernisés (les « bananiers »), organisation des transports de la plantation au bateau, spectacle coutumier des « queues de bananes », cette théorie disciplinée de camions de fort tonnage rangés à la queue leu-leu depuis l’entrée de la « Compagnie » ( l’ensemble des installations portuaires gérées par la Compagnie Générale Transatlantique) jusque sous les murailles du Fort Saint-Louis.

C’est la décennie des années soixante-dix connue, vécue, et témoignée par quelques-uns d’entre nous, tout particulièrement Érick DÉDÉ qui, à l’égal de son père Francois DÉDÉ, directeur du trafic bananier à la C.G.T. (Compagnie Générale Transatlantique), travaille sur le port en qualité de contrôleur à la Répression des Fraudes.

Pour la Martinique comme pour la Guadeloupe, les exportations se chiffrent aux alentours de 60.000 t/an. Il n’est pas alors question de maladie parce que les notions même de maladie et de qualité n’existent pas encore. Jusqu’en 1960, c’est la période pionnière et plantationnaire. À partir de 1960, on assiste à la création des SICA (Société d’Intérêt Collectif Agricole). La structure est coopérative, tournée au service des producteurs. La plus importante sera la SICABAM, créée à l’initiative de M. André DORN, qui va fédérer la quasi-totalité des planteurs. En 1980, est créé le GIPAM (Groupement d’intérêt économique de Produits Agricoles de la Martinique), organisation concurrente, qui se veut plus transparente, selon son fondateur M. Louis de LUCY. La production bananière des Antilles bénéficie alors d’une protection sur le marché français, le général de GAULLE lui accordant les 2/3 de la consommation, le dernier tiers revenant aux bananes originaires d’Afrique de l’Ouest.

Au début des années 1990 est mise en place la première Organisation Commune de Marché pour la banane au niveau européen, avec un volet interne de soutien aux productions communautaires et un volet externe pour les importations de bananes d’autres origines, ce dernier basé sur des contingentements d’importation et l’application d’un droit de douane.

Ce dispositif fonctionne correctement jusqu’à la fin des années 1990 mais se délite au début des années 2000, entraînant une concurrence accrue des bananes dites Dollar qui entrent sur le marché européen de plus en plus facilement. Cette situation provoque au sein de la filière de production de bananes des Antilles une grave crise qui a failli lui être fatale.

Cette concurrence est d’autant plus vive que les coûts de production entre les différentes origines sont immenses :

• banane de Martinique/Guadeloupe : 950 €/tonne

• banane ibérique : 450 €/tonne

• banane d’Amérique latine ou centrale : 300 €/tonne

D’importantes compagnies américaines, Chiquita, Dol, Del Monte, inondent le marché mondial de fruits à bas coût. La banane est le fruit le plus commercé au monde : 15 millions de tonnes sont ainsi commercialisées !

Gérard BALLY

Gérard BALLY

Les instances compétentes nationales et européennes sont mobilisées, et accordent une relative protection douanière, les marchés français et ibériques totalisant annuellement une production de l’ordre de  700.000 tonnes, et étant une source significative d’emplois. Malgré cela en 2003 c’est une grave crise, la banane antillaise est moribonde, personne ne lui voit alors d’avenir. À l’initiative conjointe de Mme. Lucette MICHAUX-CHEVRY et de M. Bernard HAYOT, conscients que cette faillite est imputable notamment aux importants désaccords existant au sein de la profession bananière antillaise, l’union entre les producteurs des Antilles s’impose. L’UGPBAN (une seule structure, une même voix) est ainsi créée sous la présidence de M. Éric de LUCY, qui engage un colossal travail de lobbying vis-à-vis des autorités nationales et communautaires, assisté dans cette tâche par M. Gérard BALLY, président-fondateur d’EURODOM qui siège à Bruxelles. Il faut souligner dans cette démarche le soutien indéfectible des Conseils régionaux de la Guadeloupe et de la Martinique, ce dernier étant alors présidé par M. Alfred MARIE-JEANNE. C’est le début de la renaissance de la banane des Antilles, qui constitue à elle seule aux Antilles un gisement de plus de 10.000 emplois directs et indirects.

Aidée par différents plans (l’Europe instaurant notamment en 2007 les POSEI (Programme d’Actions Spécifiques à l’Éloignement et à l’Insularité) en faveur des D.O.M.), la banane ainsi réorganisée redevient rentable, et engage une démarche sociale et environnementale exemplaire. En ce sens, la profession crée en 2010 l’ITBAN (Institut Technique de la Banane) lequel, deviendra l’IT2 (Institut Technique Tropical), regroupant actuellement une quinzaine de structures professionnelles des deux îles intervenant dans la production de bananes et dans la recherche en faveur des cultures dites de diversification végétale.

Fin 2008, l’UGPBAN  procède au rachat entre les mains de POMONA du réseau de murisseries FRUIDOR en France, principal réseau-leader avec une capacité de mûrissage de 180.000 tonne par an sur le marché national, ce qui permet à la profession antillaise de maîtriser toute la chaîne, de la plantation à la distribution.

B/ Notre banane menacée

Feuille de bananier attaquée par la cercosporiose noire

Feuille de bananier attaquée par la cercosporiose noire

Notre banane traverse en effet actuellement une période difficile de nature foncière, sanitaire et environnementale. En cause : la chlordécone, les pesticides, la lutte contre la cercosporiose noire par voie aérienne.

Il est bien établi et reconnu que l’utilisation incontrôlée de ce produit chloré a pollué gravement et durablement (on parle de siècles d’empoisonnement) nos sols. Il est bien établi et reconnu que, interdite aux États-Unis dès la décennie soixante-dix, et en France dans la décennie quatre-vingt-dix, elle a fait l’objet à la Martinique de dérogations. Celles-ci, selon les allégations de certains, auraient-elles servi les intérêts de gros planteurs désireux d’écouler leurs stocks ? Ou alors, à l’opposé des idéologies de circonstance, répondaient-elles à des raisons économiques liées au maintien de l’emploi ? En outre, les connaissances de l’époque étaient-elles scientifiquement maitrisées pour être applicables par nos autorités et nos planteurs ? Existait-il le principe de précaution d’aujourd’hui face à des présomptions d’empoisonnements générateurs de cancers, malformations de naissance, etc ? Beaucoup de questions, beaucoup de critiques, tout un procès intenté à la filière banane. Il s’agit là d’un véritable conflit sociétal, passionnellement (parfois) défavorable à la lutte nécessaire – et obligatoire – contre les risques sanitaires qui menacent notre banane, tels que la cercosporiose noire ou les charançons ou encore tout autres parasites.

C’est ainsi le cas aujourd’hui avec la stigmatisation du recours aux épandages aériens qui permettent de lutter contre la cercosporiose noire du bananier. Ce mode d’application qui bénéficie de dérogations factuelles et ciblées fait actuellement l’objet de toutes les critiques et attaques alors qu’il apparaît comme le plus sécurisant pour l’applicateur et le plus  respectueux de l’environnement au regard des doses appliquées à l’hectare.

Des travaux de recherches sont activement et scientifiquement conduits au sein de l’UGPBAN par l’IT2, associé à des organismes de recherches reconnus et spécialisés tels le CIRAD (Centre de coopération internationale des Recherches agronomiques et de Développement) et l’INRA (Institut de Recherches Agronomiques). Cette nouvelle structure a toute sa place au sein d’une agriculture de plus en plus diversifiée et désireuse de soutien, d’aide, de solidarités conjuguées.

Cette structure scientifique et technique s’est fixé un objectif : œuvrer, innover pour une agriculture de qualité, durable et diversifiée, propre, bonne et environnementale. Elle est de grande nécessité, en ce moment où la banane affronte de nouvelles difficultés et menaces.

Édouard ANCET

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