Et après MABANCKOU ?

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Alain MABANCKOU

Alain MABANCKOU

Voila refermée la belle parenthèse de notre rencontre avec Alain MABANCKOU. Le talentueux écrivain a donc quitté notre petite-île-centre-du-monde, et poursuit son périple international pour continuer à délivrer ses messages, avant de retrouver son domicile de Santa-Monica et la prestigieuse université UCLA (University of California Los Angeles) où il enseigne la littérature française depuis une douzaine d’années.

Nous oubliera-t-il ? L’avenir nous l’apprendra. Nous sommes toutefois certains qu’il aura connu à la Martinique des moments pluriels et contrastés : il aura certainement apprécié la qualité de l’accueil que les membres de l’association « Tous Créoles ! » et le public lui ont offert ; il aura été surpris de la vindicte de nos détracteurs ; il aura été déçu du désintéressement affiché par nos intellectuels locaux ; il aura été étonné que certains élus dénigrent l’idée même de sa venue. En homme qui s’interroge sans cesse, Alain MABANCKOU se sera demandé l’origine et la finalité des tensions et des propos qui reculent en permanence le moment de notre réconciliation.

Pour notre part, nous ne l’oublierons pas de sitôt, tant sa cordialité, son intelligence, son bon sens populaire, son humanisme, nous ont impressionnés. Alain MABANCKOU est l’un des plus célèbres écrivains contemporains -vivants- de langue française. Il est lauréat de nombreux prix, aussi bien internationaux que français –dont le prestigieux Renaudot-, qui saluent régulièrement la fécondité de son œuvre, riche aujourd’hui de multiples romans, essais et poèmes. C’est à ce titre que le Conseil régional l’avait d’ailleurs invité en décembre 2013 au premier Salon International du Livre de Martinique, “Les Mondes Créoles”, aux côtés de son ami Daniel PICOULY et de Dany LAFERRIÈRE, écrivain haïtien devenu aujourd’hui académicien français. Leur présence à cette manifestation n’avait alors suscité nulle polémique, et rencontré même un peu d’indifférence. Les trois romanciers étaient alors tout simplement bienvenus chez nous, et c’était là chose bien normale.

Dès lors, pourquoi y a-t-il eu controverse autour du deuxième voyage à la Martinique d’Alain MABANCKOU ? Est-ce le fait que l’association « Tous Créoles ! » ait organisé son voyage et sa prise de parole publique, pour que cet écrivain devienne malvenu ? Est-ce la qualité de l’invitant qui aurait ‘contaminé’ l’invité ? Tel chroniqueur de la société martiniquaise ayant estimé le terrain « miné »… Tel intellectuel ayant même estimé non recevables ses ‘élucubrations’, et dénoncé comme offensante l’invitation à lui faite par « Tous Créoles ! »… Tout ça avant de savoir ce qu’Alain MABANCKOU allait bien pouvoir nous raconter, et probablement sans avoir jamais lu aucun de ses livres…

On peut légitimement s’interroger sur ce « deux poids, deux mesures » : lorsque ce n’est pas « Tous Créoles ! » qui invite, i bon minm ; mais si c’est « Tous Créoles ! », woyoyoy mi traca !

Si cette polémique peut présenter un avantage quelconque, c’est celui d’attirer –enfin- l’attention sur notre association « Tous Créoles ! ». Nous disons ‘enfin’, car il faut bien reconnaître que les médias sont plutôt avares de leurs espaces en ce qui nous concerne : les manifestations diverses que nous organisons périodiquement rassemblent entre 60 et 350 personnes (plus de 500 pour Boris CYRULNIK), mais ça, amis lecteurs, vous en entendez très exceptionnellement parler. Car la presse locale l’évoque rarement, contrairement à la plus petite fête de la plus petite organisation du plus petit quartier qui, en dépit d’un public plutôt clairsemé, bénéficie des honneurs cumulés des télés, des radios, des journaux…  Qu’avons-nous bien pu faire à Mercure (vous savez, ce dieu mythologique de la communication) pour justifier cette mise à l’écart systématique, que nous n’osons pas encore qualifier de censure ? Est-ce la pression de la redoutable Pensée Unique, généralement pratiquée dans le monde politico-médiatique pour promouvoir certains choix de société, une certaine forme de culture, certaines visions de l’histoire, présentés comme seuls légitimes ?  La résignation de beaucoup, le silence de tous et l’acceptation complices de la plupart des acteurs de la vie locale permettent malheureusement à cette Pensée Unique de prospérer.

Ainsi de la conférence d’Alain MABANCKOU : aucune des radios locales n’en a parlé, que ce soit avant ou après la manifestation ; la télévision d’État n’a pas annoncé l’évènement, mais y était présente, pour la seule raison qu’elle s’attendait à une vive dispute et qu’il ne fallait pas manquer ça ; la télévision privée a diffusé un fort intéressant entretien avec l’écrivain… huit jours après son départ ; un hebdomadaire a consacré six pages à l’opération, mais après sa tenue et en donnant une très large place à… devinez quoi ? La polémique ! Un blog d’information a bien salué l’évènement, mais depuis la Guadeloupe.  Le quotidien s’est distingué en publiant une demi-page d’annonce, une interview préalable, et un compte-rendu. En somme assez peu de choses, au regard de la notoriété et de l’envergure de l’invité.

Pourtant, l’exposé d’Alain MABANCKOU du samedi 14 juin 2014 à la Martinique était d’une clairvoyance traduisant une connaissance profonde de l’âme africaine et une maîtrise de l’histoire de ce continent, notamment au travers de la traite négrière dans son ensemble, sans occulter son rôle dans l’organisation de ce crime contre l’humanité. En finale, son appel à un sursaut collectif pour éviter à certains de justifier leur immobilisme ou leurs échecs par la colonisation et l’esclavage du passé était une salvatrice bouffée d’oxygène. Quant à la forme, Alain MABANCKOU s’est montré d’une élégante courtoisie confinant à l’humilité, d’une finesse d’analyse peu courante, d’un humanisme quasi-émouvant. Tout cela ne méritait-il vraiment aucune ligne, aucune seconde, aucune image dans les médias ? Aucune considération de la part de nos intellectuels ? Il est vrai qu’Alain MABANCKOU a donné une haute et élégante leçon en direction de nos proches penseurs d’ici-là, qui trahissent à volonté, voire impunément, les testaments de FANON, CÉSAIRE et GLISSANT dont ils se proclament pourtant les héritiers. Enfin, quelle idée, aussi, de qualifier Xavier ORVILLE de plus grand romancier martiniquais ! Et ça, La Pensée Unique n’aime pas du tout, mais alors pas du tout, que l’on vienne jouer dans son pré-carré ! Entrée interdite, propriété privée. Circulez !

Les très rares journalistes présents le14 juin 2014 à l’hôtel Batelière auront en tout cas remarqué que beaucoup ‘profitent’ de la tribune que leur offre volontiers l’association « Tous Créoles ! » lors de ses manifestations, pour se faire connaître ou pour simplement exister. Nous sommes bien entendu ouverts au dialogue et à l’échange avec tous, mais avons souvent à déplorer les invectives, les propos insultants et les jugements péremptoires. En outre, nous sommes à chaque fois surpris que cinq minutes de temps de parole accordées à un ‘contestataire’ dans une conférence d’une durée de trois heures d’horloge devienne, à l’écran, presque le sujet principal du reportage. Des trouble-fêtes restent des trouble-fêtes et doivent être présentés comme tels…

Et après MABANCKOU ? L’inspiration qu’il a délivrée ici va-t-elle être emportée par les alizés ? Notre Martinique n’en retirera-t-elle nul enseignement ? L’intolérante Pensée Unique reprendra-t-elle le dessus ? Nous, nous disons merci. Merci, Monsieur MABANCKOU. Merci de votre visite, de votre lumière philosophique, de votre rationalité, de votre courage. Votre conscience continuera de nous inspirer longtemps après votre venue.

On a beau vouloir ignorer notre association tout en réclamant sa dissolution, l’abreuver d’insultes, dévoyer son discours, l’épuiser de procès, l’accuser de bien des maux, de toutes les turpitudes, elle est malgré tout devenue un fait de société, qui joue avec ses nombreux adhérents un rôle sociétal significatif. Il y a déjà deux ans, un commentateur (qui n’est pas un journaliste) écrivait à ce propos dans une tribune publique : « La question du vivre-ensemble est délaissée par tous les partis politiques, qui délèguent à une association, « Tous Créoles ! », le soin d’occuper l’espace public et médiatique pour y promouvoir sa vision de la fraternité et du vivre-ensemble en Martinique. Cette situation est surprenante, car les organisations politiques qui agissent pour le bien commun de la Martinique pourraient se soucier de favoriser la cohésion sociale ». Aujourd’hui, un autre commentateur note sur son blog : « Cette association existe et je constate qu’elle tente d’organiser des débats sur la résilience, sur l’identité antillaise, que d’autres essaient d’empêcher et quelques fois de façon violente ». Merci, Messieurs, de le reconnaître.

Notre volonté de dialogue avec tous est intacte, pourvu que l’échange soit sincère et respectueux. De vouloir faire de nos différences une œuvre collective ne relève ni du révisionnisme, ni de la repentance, ni de la propagande, mais reflète notre souhait profond de contribuer, par la mise en œuvre d’actions et de démarches symboliques, à unir nos forces intellectuelles, culturelles, patrimoniales ; à inciter celles et ceux qui composent notre société à mieux se connaître et à se respecter, et ce dans leurs différentes singularités. En finalité, la démarche objective de l’association « Tous Créoles ! » est de permettre aux Martiniquais et aux autres communautés créoles, sans effacer l’histoire violente de leur construction, de se retrouver dans l’apaisement d’une personnalité reconnue et partagée.

Notre vision des choses n’est pas angélique, car nous savons que la route sera longue et sinueuse. Mais nous ne pouvons nous résoudre à croire que notre société arrivera à s’épanouir dans une conflictualité entretenue et chaque jour ravivée. Nous sommes en effet convaincus que nous pouvons honorer la mémoire sombre de notre douloureux passé tout en regardant notre histoire en face, afin de construire de façon résolue notre avenir commun. Comme tous les jours depuis déjà sept ans qu’existe « Tous Créoles ! », demain nous serons les seuls à nous lever encore et encore pour appeler à la concorde et œuvrer à l’apaisement de notre société. Dans l’esprit d’Alain MABANCKOU : « Chercher dans l’expérience et les rapports, dans ce que GLISSANT qualifie de ‘poétique de la relation’, comment aller à la Rencontre de l’Autre, sans pour autant lui coller une étiquette indélébile ».

Kréyol sé an bel chans ! 

Le Conseil d’administration de « Tous Créoles ! »,

Lamentin le 04/07/2014

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