Deuxième « appel aux colons français »

0

COUV LIVRE NELLY SCHMIDT ABOLITIONNISTESEn mai 1847, un certain Louis de LUCY, planteur établi à la Martinique, lançait dans le journal « Démocratie Pacifique » deux vibrants et clairvoyants « appels aux colons français » pour qu’ils rompent le silence et s’expriment en faveur de la suppression de l’esclavage. Ces appels démontrent qu’au sein de la société coloniale esclavagiste des voix diverses s’exprimaient en faveur de l’abolition.

(In « Abolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies : 1820-1851, analyse et documents » par Nelly SCHMIDT, éditions Karthala) http://www.cnmhe.fr/spip.php?article84 Ce livre, auquel l’historien Oruno D. LARA a apporté tout son concours, aborde un demi-siècle d’engagements et de luttes contre l’esclavage en France et dans les colonies françaises. Il ouvre le dossier si mal connu du courant abolitionniste français dans sa période classique, de 1820 à 1848-1851. Prises de position et débats se multiplièrent dans le cadre parlementaire et dans la presse à l’occasion des campagnes d’information qu’animèrent des organismes tels que la Société de la Morale Chrétienne ou la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage.

Nous vous invitons à lire ci-après le deuxième appel de Louis de LUCY  –>

Appel aux colons français

« Dès l’apparition de ma première lettre, j’ai reçu de la part d’un grand nombre de créoles des réclamations écrites ou verbales. Tous me reprochent de les avoir injustement accusés. Il n’est aucun d’entre nous, me disent-ils, qui ne pense comme vous, et qui ne désire ardemment un nouvel ordre des choses ; mais nous sommes mal représentés par les conseils coloniaux, c’est là ce qui nous perd.

Ces reproches, je suis heureux de me les être attirés ; ils ne font que confirmer en moi cette douce conviction que les créoles sont tels que je les avais jugés, des hommes de cœur, des hommes généreux. Mais j’ajouterai qu’il ne suffit pas, pour la dignité de notre cause, de protester en silence contre les actes arbitraires de quelques hommes aveugles et routiniers. Si nous sommes mal représentés, ce n’est point à voix basse qu’il faut le dire ; il faut se prononcer hautement.

Pourquoi laisser croire à la France, par un silence continuel, que nous ne prenons aucune part à ses idées ? Oh ! Je vous le dis, le silence, pour nous, est mortel, il nous fait responsables de tout ce dont on peut nous accuser.

Vous désirez l’émancipation ; certes, je n’en doute pas ; mais pourquoi ne pas la demander ? Pourquoi ne pas nous réunir afin de rédiger entre nous une pétition ? Avons-nous, pour cela, besoin de nos conseils coloniaux ? Nous faut-il pour cela payer ligne par ligne la prose nonchalante d’un journal mercenaire ?

Amis, croyez-moi, notre salut est dans l’action, dans le mouvement engagés dans la question qui se débat aujourd’hui, l’humanité ne nous fait-elle pas un devoir d’y porter nos lumières ? Qui mieux que nous connaît le Noir, son caractère, ses habitudes, ses goûts, ses besoins ? Qui mieux que nous peut donner sur toutes ces choses des notions exactes et précises, notions si nécessaires à connaître, lorsqu’il s’agit d’organiser pour lui un nouveau genre de vie ?

Personne, en France, et c’est incontestable, n’est plus en état que nous de résoudre la question si délicate de l’organisation du travail aux colonies. Cette tâche nous revient de droit, c’est Dieu qui nous l’impose, et nous devons la réclamer.

Mettons-nous donc à l’œuvre, et que chacun de nous, heureux et fier de sa sainte mission, apporte au travail commun tous les trésors de son cœur et de sa pensée.

Pour moi, je vais continuer jusqu’au bout la tâche bien lourde peut-être que je me suis imposée, heureux si ma parole parvient à réveiller dans vos âmes quelque pensée d’espoir, quelque doux sentiment de sympathie.

Entrons maintenant pleinement dans la question de l’émancipation et examinons s’il est possible d’arriver sans désordre à cette fin tant désirée.

Dans quel but voulons-nous abolir l’esclavage ? C’est sans doute, et avant tout, dans le but d’améliorer le sort des Noirs. Or, voyons si l’acte simple qui consiste à dire à l’esclave : tu es libre, nous conduit au but que nous cherchons. Évidemment non, et quand l’expérience ne serait pas là pour vous le prouver, la connaissance que nous avons du noir suffirait pour nous dicter la réponse.

(…)

Le Noir est essentiellement, et par-dessus tout, un être d’habitude. Or, il a contracté dès son enfance l’habitude de travailler en société. Le travail en commun est un besoin pour lui, l’isolement du prolétaire ne peut que lui être funeste.

Ainsi donc, tutelle provisoire, travail commun, voilà pour l’intérêt du Noir.

Mais ce travail, comment l’organiser ? Comment amener le Noir à faire de bonne volonté ce que la contrainte ne peut obtenir de lui ? La question me paraît facile à résoudre.

Tout homme qui est forcé de faire un travail le fait avec dégoût, lors même qu’il en retire un salaire ; que sera-ce donc si ce travail contraint, obligatoire, ne laisse entrevoir jamais ni profit ni récompense ! Non, de ce que le Noir abhorre aujourd’hui le travail, je ne crois pas que l’on puisse en conclure qu’il le fuira toujours. C’est à nous de l’admettre chaque année au partage fraternel du produit de nos travaux communs.

En introduisant dans les colonies le système de l’association du travail et du capital, nous devrons arriver nécessairement à faire comprendre au Noir qu’il est de son intérêt, non seulement d’augmenter par ses propres efforts les produits annuels de nos habitations, mais encore, et surtout, de surveiller à toute heure les travaux partiels de chacun de ses frères. L’association rend tous les travailleurs solidaires les uns des autres.

À ce premier mobile du travail, l’intérêt simple, il serait important je crois, d’en ajouter un second, plus puissant encore. Je veux parler du droit de propriété. Ce droit que l’Europe accorde à tous ses prolétaires ne peut conduire hors de l’association qu’au morcellement du sol ; mais, en association, le sol étant inaliénable et ne se divisant jamais, la propriété prend un caractère tout différent. Elle se mobilise par le mode actionnaire et laisse au Noir associé la juste et libre disposition de son droit.

Il est donc bien clair que l’accession à la propriété, bien loin de porter atteinte aux intérêts du colon, ne peut qu’accroître sa richesse en même temps qu’elle ajoute au bien-être et surtout à la dignité du Noir.

A ces divers mobiles, joignez encore les récompenses, et vous développerez l’émulation : prodiguez les grades, les honneurs, tous ces riens qui coûtent si peu et qui ont tant d’action (…), et en face de ce système vraiment libéral et fécond, qui songera à regretter les nécessités du fouet ?

Voici maintenant dans quel ordre doivent s’offrir tous les éléments divers que je viens de présenter à vos yeux :

Abolition immédiate de l’esclavage.

Substitution au droit de propriété et à l’autorité du maître d’un régime transitoire de tutelle par l’État, régime mixte qui doit préparer la liberté absolue.

C’est sous ce régime que se constituera peu à peu cette association du capital, du travail et du talent, qui doit assurer la richesse aux colonies et réaliser cette union des classes, que le prolétariat est bien loin d’opérer en France. C’est ainsi que seront écartées pour nous les hostilités et les attaques auxquelles la métropole est sans cesse exposée.

Or, remarquez-le bien, le Noir, en passant par cette phase transitoire de tutelle, parvient rapidement à une émancipation complète, à un état de bien-être et de moralisation, supérieur sans aucun doute à l’état du prolétaire en Europe.

L’esclave arrive à la liberté sans aucun trouble dans ses habitudes, sans aucune interruption dans ses travaux. Il n’a point acheté la liberté par les souffrances de l’isolement, de l’abandon et du prolétariat. Il se retrouve encore aux lieux qui l’ont vu naître et grandir ; voilà toujours sa case, son jardin, il n’a jamais quitté ses frères et ses compagnons de travaux ; esclave, il s’endort, il se réveille libre, voilà tout.

En résumé, on ne peut douter que les colons, en adoptant sur leurs habitations le système de l’association, n’aient à se féliciter de leurs nouveaux rapports avec les travailleurs.

Maintien de l’ordre sur chaque habitation, compacité des ateliers, intérêt de tous au succès de l’entreprise, travail doublé par l’attrait du profit, surveillance mutuelle, police régulière.

Je crois qu’avec de pareils éléments de succès nos habitations ne peuvent que doubler de valeur. Certes, je ne me fais pas d’illusions, je sais qu’avant d’arriver à cet état de paix et de prospérité, nous devons éprouver une crise pénible, mais je ne crois pas qu’il faille pour cela désespérer des colonies. Ce moment critique qui nous effraie aura sa fin, comme toute chose, c’est à nous de provoquer la crise et de hâter les événements ; c’est à nous de prévoir l’orage et de chercher quelque part un refuge assuré. Ce refuge, pour nous, c’est l’association.

Du reste, les faits sont là pour venir à l’appui de mon opinion.

Il est encore parmi nous des vieillards qui se souviennent d’avoir vu la Guadeloupe entrer dans une voie d’ordre et de prospérité, grâce au principe de la participation aux bénéfices ; mais ce qui doit surtout nous faire réfléchir et nous encourager, c’est que les créoles de l’île Maurice, ruinés en 1839 par une brusque émancipation, ne trouvent, après huit années de gêne et de privations, d’autre salut que dans l’organisation sociétaire. Songeons bien à cela et que le malheur de nos frères puisse au moins nous servir à quelque chose.

Je dirai, en terminant, qu’il est un acte de générosité bien entendu que les colons peuvent accomplir.

Non seulement ils doivent maintenir dans la combinaison nouvelle le minimum qu’ils accordaient au noir sous le régime servile, régime bien supérieur, sous ce rapport, au système prolétaire en Europe, mais encore, ils doivent dire à la France : une indemnité nous est due ; les métropolitains trouvent facile d’être généreux à peu de frais, et débattent avec lésinerie le taux de cette indemnité ; eh bien ! Nous serons plus libéraux que les métropolitains. Que la France, prenant une large part à cette réparation sociale, où le fardeau des colons est si lourd, que la France voie, par exemple, le chiffre fixé par M. de Broglie et la commission coloniale, et nous, colons, nous demanderons que le tiers de cette indemnité soit consacré au bien de la population noire et affecté à l’établissement d’institutions indispensables pour la moralisation et l’éducation des affranchis…

Dans cette indication rapide de quelques-unes des mesures que la société coloniale peut emprunter immédiatement au système d’association, je n’ai fait qu’effleurer un sujet pour le développement duquel il faudrait un volume entier ; mais j’aurai fait, je crois, beaucoup et ma voix en arrivant jusqu’à vous, a pu déposer dans vos cœurs des germes féconds d’amour et de fraternité ; le cœur du créole est une terre puissante et généreuse où toute noble semence se développe et mûrit.»

Louis de LUCY

Partager

Poster un commentaire

Time limit is exhausted. Please reload the CAPTCHA.