Éric de LUCY : « Émotion profondément partagée »

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C’est devant une foule de plusieurs milliers de personnes rassemblées place de la République à Paris ce mardi 23 mai 2017 sous la bannière du CM98, qu’Éric de LUCY, membre-fondateur de notre association « Tous Créoles ! », s’est exprimé au nom de la Fondation « Esclavage & Réconciliation ».

Son discours venait clôturer la Journée nationale en Hommage aux Victimes de l’Esclavage colonial, au cours de laquelle plusieurs manifestations solennelles avaient marqué, du Centre Panthéon jusqu’à la cathédrale-basilique de Saint-Denis en passant par Sarcelles, cette première journée désormais nationale, depuis la loi sur l’Egalité réelle des Outre-Mer. 

Nous vous proposons ci-après le texte in-extenso de ce discours particulièrement fort et émouvant, qui a été chaleureusement applaudi par le nombreux public, et qui a semblé toucher Madame Annick GIRARDIN, nouvellement nommée ministre des Outre-Mer.

Mesdames et Messieurs,

A partir de la gauche : Annick GIRARDIN, ministre des Outre-Mer ; Serge ROMANA, président du CM98 ; Jean-Michel MARTIAL, président du CREFOM ; Eric de LUCY

En intervenant devant vous ce soir, je m’exprime certes au nom de la Fondation Esclavage et Réconciliation dont je suis l’un des membres fondateurs, mais je m’exprime aussi à titre personnel car je me sens porteur d’un message.

Je suis un descendant de colon. De part mes origines, l’Histoire m’a placé là où je suis parmi les différents protagonistes de cette longue période dramatique qu’a été l’esclavage colonial.

Ces deux dernières années, en participant à différentes cérémonies de commémoration et d’hommage à la mémoire des esclaves en différents lieux de la région parisienne aux côtés de Serge et de Viviane Romana et de nombreux descendants d’esclaves, je me suis senti partie prenante de cette affaire.

À plusieurs reprises pendant ces cérémonies empreintes de solennité et de recueillement, saisi par l’émotion, j’ai réalisé que je n’étais  pas là en spectateur, ni en figurant mais en acteur. Un acteur engagé.

Ce ne sont pas des choses qui se commandent mais je me suis senti heureux et fier d’être de ceux qui, ce jour là, en s’inclinant devant ces noms gravés sur la pierre de ces différents monuments participaient à l’hommage enfin rendu à ces hommes et ces femmes si vaillants et si inhumainement traités.

J’ai réalisé à quel point était profonde cette émotion de nombre de descendants d’esclaves de retrouver leur origines, leurs racines dans un esprit apaisé, loin de tout sentiment de revanche.

Et j’ai réalisé, debout là, au milieu d’eux à quel point je me sentais proche d’eux, ému aux larmes, totalement concerné, totalement impliqué.

Émotion partagée. Émotion profondément partagée.

Nos sociétés sont nées dans l’inhumanité de l’esclavage colonial, dans des blessures innommables et des haines profondes.

Cela fait longtemps qu’avec quelques autres descendants de colons, au premier rang desquels Roger de Jaham qui est parmi nous ici ce soir et auquel je rends un hommage appuyé pour le travail de mémoire que, lui aussi, a très tôt entrepris, nous avons, nous, descendants de colons, formellement reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Un manifeste a été écrit et signé par plusieurs centaines d’entre nous. Ce manifeste a été rendu public. En Martinique cela a été un événement. C’était en 1998.

C’est un texte fort. D’autant plus fort qu’il a été écrit, signé et publié deux ans avant la loi Taubira portant reconnaissance officielle de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Deux ans avant. Cela signifie que nous l’avions dans le cœur avant qu’il ne soit dans la loi.

Permettez-moi d’en lire quelques extraits :

« La communauté martiniquaise est née dans l’inhumanité de l’esclavage. 

Cette sombre période a porté atteinte à la dignité de milliers d’hommes et de femmes, et il en est résulté de grandes souffrances qui marquent encore profondément les Martiniquais de toutes origines. 

Des colons venus d’Europe se sont implantés à la Martinique depuis le XVII° siècle dans le cadre de l’expansion coloniale, et y ont fait souche. Parmi leurs descendants, des békés d’aujourd’hui se souviennent et tiennent à apporter leur témoignage à la célébration du Cent-cinquantenaire de l’Abolition de l’esclavage. 

Ils le font avec sincérité et émotion. 

L’évocation de cette histoire commune, fondatrice de l’identité créole contemporaine, doit constituer une nouvelle étape vers une meilleure reconnaissance mutuelle de tous ceux qui vivent à la Martinique et  sont, ensemble, les acteurs de son devenir. 

Aujourd’hui de par le monde, plusieurs millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont encore maintenus en esclavage, bien que celui-ci ait été officiellement aboli dans tous les pays. Pour que cesse cette situation intolérable, il est impératif que tous les Martiniquais s’unissent pour déclarer l’esclavage comme étant un crime contre l’humanité ».

Mesdames et Messieurs, permettez-moi de le souligner de nouveau : c’était en Mai 1998.

Singulière coïncidence avec les initiatives prises cette même année par Serge et Viviane Romana, et qui ont abouti à cette magnifique marche du 23 Mai 1998 si émouvante, si puissante, si digne qu’elle s’est immédiatement imposée comme une date historique à laquelle nombre d’entre vous présents ici ce soir, ont alors certainement participé.

Sans nous connaître du tout, n’avions-nous pas décidé d’emprunter chacun de son côté un chemin, celui déjà fondamental de la reconnaissance ?

Depuis ces trois dernières années et mon implication dans la vie du CM98, j’ai compris dans toute sa dimension le travail accompli par Serge et Viviane Romana et tous ceux qui, avec eux, comme le docteur Emmanuel Gordien ou encore Marie-José Alie, ont porté si fortement ce travail de mémoire, cette démarche du CM98 permettant la réconciliation des peuples issus des sociétés post esclavagistes françaises avec eux-mêmes, de ces sociétés avec l’Afrique et avec la République Française.

Et lorsque Serge Romana m’a approché en début 2016  pour me proposer  d’être avec lui et quelques autres l’un des fondateurs d’une structure ayant comme objectif essentiel d’approfondir les voies et moyens de la reconnaissance entre les différentes composantes de notre société, la réconciliation entre les différents protagonistes de cette histoire qui est celle d’un crime contre l’humanité,  je me suis dit… que, peut-être quelque chose était en train de se passer…

Je me suis dit… que les chemins empruntés séparément mais la même année en 1998 par un nombre important de descendants d’esclaves mais aussi par un petit nombre de descendants de colons allaient enfin se rejoindre.

Je me suis dit que si l’Histoire m’avait placé là où je suis avec quelques autres, peut-être était-ce pour que nous soyons de ceux qui, en acceptant cette main tendue, devaient à leur tour tendre la leur, tendre même les deux mains pour participer pleinement à un mouvement qui pourrait, enfin, être celui de la reconnaissance et du dialogue, sans préjugés, sans arrières pensées, entre tous.

Voilà, Mesdames et Messieurs, chers Amis, la Fondation Esclavage et Réconciliation est née. J’en suis tout modestement mais avec beaucoup d’espoir l’un des membres fondateurs.

Et mon intervention de ce soir est tout simplement pour vous dire le sentiment ému, le profond désir de dialogue et de fraternité qui est celui d’un descendant de colon.

Merci de votre attention.

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